Au carrefour de l’actualisation de soi et de l’humanisation de la société : plaidoyer pour une pédagogie de la participation et de l’autonomie
Hélène GRAVEL, Ph.D.
Faculté
des sciences de l'éducation, Université de Moncton, (Nouveau-Brunswick), Canada
Raymond VIENNEAU, Ph.D.
Faculté des sciences de l'éducation, Université de Moncton, (Nouveau-Brunswick), Canada
Participation
et autonomie : deux concepts à la mode
Participation,
autonomie et humanisation
Obstacles
systémiques et risques personnels
Pédagogie
de la participation et de l’autonomie
Trois
axes de la pédagogie de la participation et de l’autonomie
Axe
de l’intention pédagogique
Modèle
de participation-autonomie
Figure 1
- Un modèle-synthèse de la pédagogie de la participation et de l'autonomie
La
pédagogie actualisante est un processus interactif de
socialisation-autonomisation visant l'actualisation du potentiel humain de
chaque apprenante et de chaque apprenant ainsi que des enseignantes et des
enseignants engagés dans le processus d'enseignement-apprentissage. Elle
comprend huit volets parmi lesquels on retrouve une pédagogie dite de la
participation et de l'autonomie. La pédagogie de la participation et de
l'autonomie est considérée comme essentielle dans le processus éducatif
puisqu'elle amène l'enseignante et l'enseignant à mettre en place les
conditions qui permettront à l'élève de prendre une part active à la gestion de
la classe ainsi qu'à la gestion de son apprentissage et de celui du
groupe-classe (Université de Moncton (1997)).
En
plus de viser au développement de l'autonomie personnelle et de l'autonomie du
groupe-classe, ce volet de la pédagogie actualisante incite également l'élève à
s'engager activement dans le processus métacognitif d'apprendre à apprendre,
l'invitant de ce fait à développer son autonomie cognitive. Notons que le volet
de la participation et de l'autonomie propose également des avenues
intéressantes pour solutionner certains problèmes de démotivation et de
désenchantement que l'on observe non seulement chez un bon nombre d'élèves,
mais parfois chez les enseignants et les enseignantes.
Le
présent article tentera d'illustrer la contribution fondamentale et originale
de cet important volet, tout en faisant ressortir ses liens de parenté avec
quelques autres volets de la pédagogie actualisante. Après avoir expliqué les
concepts de participation et d'autonomie, nous entamerons tout d'abord une
réflexion sur la portée réelle d'une pédagogie reposant sur ces concepts. Nous
établirons ensuite des liens avec le projet global d'humanisation de notre
société et nous identifierons ce qui nous paraît être les conditions
nécessaires à l'actualisation de soi en milieu scolaire, but ultime de la
pédagogie actualisante. Dans la deuxième section de cet article, nous
présenterons certaines contraintes ou certains obstacles systémiques qui nous
semblent faire obstruction à l'implantation d'une véritable pédagogie de la
participation et de l'autonomie à l'école, ce qui inclut les risques ou les
défis personnels que doivent surmonter les partenaires de la relation
éducative. La section suivante sera consacrée à une présentation des trois axes
à partir desquels se réalise la pédagogie de la participation et de l'autonomie
en milieu scolaire : l'axe de l'engagement, l'axe de la relation éducative
et l'axe de l'intention pédagogique. Enfin, avant de conclure, nous proposerons
un « modèle de participation-autonomie » visant l'implantation de la
pédagogie de la participation et de l'autonomie dans l'un ou l'autre des deux
ordres d'enseignement (primaire ou secondaire).
Que
ce soit sous la forme de principes très généraux, tel que celui du
développement global et intégral de l'enfant et du jeune, ou sous celle
d'objectif de responsabilisation de l'élève quant à ses apprentissages (MENB (1995)), on s'entend généralement sur
l'importance d'une participation active de l'élève aux activités
d'apprentissage vécues en classe, participation qui devrait contribuer au
développement d'une autonomie affective, sociale et cognitive. Toutefois, que
signifient concrètement, en termes d'attitudes et de comportements, les
objectifs de participation et d'autonomie tant valorisés ?
Dira-t-on
d'un élève qu'il participe lorsqu'il est attentif à la matière enseignée
pendant un cours magistral, lorsqu'il lève la main pour répondre à une
question, lorsqu'il exprime son opinion, lorsqu'il exécute les consignes de
l'adulte, lorsqu'il prend part activement à une prise de décision collective ou
lorsqu'il aide ses pairs dans l'acquisition de connaissances ? Existe-t-il
une façon de participer qui serait relativement passive et une autre qui serait
plus active ? Pour quelle raison un élève accepte-t-il de participer à la
vie de sa classe : afin de projeter l'image d'un bon élève ? pour
accumuler des points ? pour appartenir au groupe ? par
obligation ? par choix ? par intérêt ? par plaisir ?
Le
concept de participation est étroitement associé aux méthodes actives en
pédagogie. En fait, à part leur critique de l'enseignement traditionnel, les
pionnières et les pionniers de l'éducation nouvelle ou de l'école active
(p. ex. Clarapède, Dewey, Freinet, Montessori) n'ont eu en commun que la
recherche d'une pédagogie basée sur l'activité propre de l'enfant, sur la
spécificité fonctionnelle de ce dernier et sur son intérêt (Gauthier et Tardif (1996)). Dans son ouvrage
consacré à l'éducation nouvelle, Médici (1990) rappelle ce qui suit :
Qu'elles
s'appellent Méthode Montessori, Cousinet, Freinet ou de Winnetka, système
Dalton ou Decroly, qu'elles s'appliquent à de tout jeunes enfants ou bien
qu'elles s'étendent sur toute l'échelle de l'enseignement, qu'elles s'adressent
plus particulièrement à l'intelligence ou qu'elles aspirent à former l'individu
dans la totalité de ses fonctions, l'individu seul ou dans ses rapports de
collaborations avec les autres, toutes les méthodes nouvelles ont su répondre à
une loi fondamentale du jeune âge : elles satisfont ce besoin d'activité
qui permet à l'enfant de s'affirmer le long de son devenir et traduit les
marques distinctives de sa personnalité. (p. 36)
En
plus de répondre à cette loi fondamentale du jeune âge, c'est-à-dire le besoin
inné d'activité, la participation des élèves alimente leur disposition
affective (p. ex. prise en compte de leurs intérêts). Elle favorise
également une meilleure disposition cognitive à l'apprentissage. Piaget (1935) fut le premier à souligner la
contribution développementale des méthodes nouvelles en pédagogie. En effet,
dans la théorie piagétienne, l'activité, qu'on qualifie d'expérience
logico-mathématique, physique ou empirique, est retenue comme l'un des
quatre facteurs du développement de l'intelligence (Legendre-Bergeron (1980)). Enfin, Raynal et Rieunier (1997) rappellent que le concept
originel de méthodes actives s'est récemment élargi pour incorporer les apports
de la psychologie cognitive. Par la participation active aux activités
d'apprentissage soutenue par un réel engagement cognitif, l'élève est désormais
appelé à construire et à intégrer son savoir (1).
Les effets positifs reconnus à la participation des élèves sont donc d'ordre
socio-affectif, développemental et cognitif.
Maintenant
que sont établis les fondements psychologiques et pédagogiques de la
participation, il reste à examiner ce concept, à la fois simple dans sa
définition première et complexe dans ses implications éducatives. En fait, si
la participation correspond essentiellement à l'action de prendre part à
quelque chose (Nouveau Petit Robert (1995)) on reconnaîtra
qu'en milieu scolaire, elle peut prendre différentes formes, allant par exemple
de la simple attention au discours de l'enseignante ou de l'enseignant à un
engagement concret de l'apprenante ou de l'apprenant dans la gestion de ses
apprentissages. Voici quelques-unes de ces formes de participation :
l'élève exécutant :
l'élève
participe activement aux activités d'apprentissage proposées par l'enseignante
ou par l'enseignant; dans ce cas, l'apprenante et l'apprenant jouent un rôle
actif à l'intérieur du processus d'enseignement-apprentissage, mais ce rôle se
limite à accomplir les tâches qu'on lui assigne;
l'élève décideur :
l'élève
participe en effectuant des choix, soit à partir d'un certain nombre d'options
préalablement identifiées par l'enseignante ou l'enseignant (p. ex. choix
d'un renforçateur individuel ou d'une récompense de classe), soit en suggérant
lui-même son option préférée (p. ex. choix d'un thème pour une production
écrite, choix d'un projet de recherche);
l'élève assistant :
en
tant que membre d'une communauté d'apprenantes et d'apprenants, l'élève
participe activement à la gestion du groupe-classe (p. ex. conseil de
coopération, assemblées de classe, conseil de classe); dans une telle
situation, la participation revêt un caractère essentiellement social;
l'élève gestionnaire :
l'élève
participe, en étroite collaboration avec ses pairs et avec l'enseignante ou
l'enseignant, à la gestion de l'ensemble du processus
d'enseignement-apprentissage (p. ex. au choix des objectifs
d'apprentissage ou aux objectifs visant le renforcement des contenus
d'apprentissage prévus aux programmes d'études; au choix de ses démarches
individuelles d'apprentissage; au choix des modalités entourant l'évaluation de
ses apprentissages, y compris le développement d'habiletés à s'auto-évaluer).
Il va sans dire que cette forme de participation, où l'élève devient l'élève
gestionnaire, constitue en soi un objectif à long terme.
La
véritable pédagogie de l'autonomie et de la participation ne se limite pas à
décrire ou même à qualifier des formes de participation. Elle va beaucoup plus
loin. Elle se veut un questionnement continu sur l'intention pédagogique et sur
le sens de l'action éducative. En insistant sur la portée réelle de la
véritable pédagogie de la participation, vécue non pas comme un ensemble de
gestes participatifs, mais comme un engagement total de l'élève et du groupe-classe
dans leur processus d'apprentissage, ce volet de la pédagogie actualisante doit
déborder de l'école pour embrasser toutes les sphères de la vie de l'enfant et
du jeune, contribuant ainsi au développement de citoyennes et de citoyens
responsables.
La
participation de l'élève pourrait être perçue comme un moyen général pour
assurer le développement de son autonomie qui, elle, ne constitue rien de moins
qu'un projet de vie. En fait, l'autonomie n'est pas de l'ordre des acquis; elle
est plutôt un processus dynamique (Holec (988)) ou, en d'autres termes, un objectif
développemental (developmental task) à poursuivre impérieusement (Sands et Doll (1996)). Contrairement au concept
de participation, le concept d'autonomie a fait l'objet de nombreux écrits.
Ceux de langue anglaise, principalement américains, utilisent différents termes
pour désigner l'élève autonome ou l'objectif d'autonomisation :
Le
thème de l'autonomie fonctionnelle est particulièrement présent dans le secteur
de l'adaptation scolaire où l'expression d'autodétermination, souvent associée
aux objectifs des programmes d'enseignement professionnel et aux programmes de
transition école-travail pour les élèves présentant des handicaps, désigne la
capacité d'agir comme acteur principal de sa vie (primary causal agent)
et d'effectuer ses choix et ses décisions de vie sans influence indue ou
interférence externe (Wehmeyer (1996)). Wehmeyer poursuit en
présentant quatre caractéristiques essentielles aux actions d'une personne
autodéterminée :
Une action est
dite « auto-déterminée » si elle rencontre les quatre
caractéristiques essentielles suivantes : (1) l'individu agit de manière
autonome; (2) la régulation des comportements est effectuée par la personne;
(3) la personne est psychologiquement en contrôle lorsqu'elle initie ou répond
aux événements; et (4) la personne agit de manière à favoriser son actualisation
(p. 282, traduction libre).
Concept
inhérent à la pédagogie de l'inclusion (2),
l'autodétermination ainsi décrite est un concept qui ne se limite en rien aux
élèves qui ont des déficiences intellectuelles ou des troubles d'apprentissage,
populations visées par Wehmeyer et ses collègues (p. ex. Wehmeyer et Kelchner (1995)). Renvoyant principalement, mais non exclusivement, au
domaine social (p. ex. intégration au marché du travail),
l'autodétermination est à la base de la première composante du concept
d'autonomie : l'autonomie sociale.
Le
second concept véhiculé dans la littérature spécialisée (student empowerment)
réfère à l'idée de la responsabilisation de l'élève et renvoie au domaine
affectif. Cette prise de pouvoir de l'élève est loin de se limiter à la sphère
affective, d'autant plus que la notion de croyance, concept d'inspiration cognitive,
y est étroitement associée. Cependant, étant donné son impact sur l'image de
soi, et particulièrement sur la perception de soi en tant qu'apprenante ou
apprenant (academic self-concept) ainsi que son influence potentielle
sur l'attitude de l'élève envers son apprentissage et envers l'école,
c'est-à-dire sur son désir d'apprendre et ses attentes de succès, la
responsabilisation des élèves nous paraît intervenir essentiellement au niveau
affectif ou cognitivo-affectif, pour être plus exact. Ashcroft (1987) définit la responsabilisation (empowerment)
comme l'établissement graduel d'une croyance ferme en la capacité d'agir de
manière efficace dans telle ou telle situation. Selon lui, l'enseignante ou
l'enseignant exerce un rôle capital en cultivant une relation de confiance avec
ses élèves, confiance qui s'exprime dans sa croyance en la capacité de ses
élèves à prendre en charge leur apprentissage scolaire.
En
fait, le concept de responsabilisation de l'élève nous paraît étroitement lié à
celui du locus de contrôle. Rappelons que le concept de locus of control,
introduit par Rotter (1966) correspond au lieu où se situe le
contrôle. Il désigne la croyance qu'ont les individus dans leur capacité à
influencer et à maîtriser ce qui leur arrive d'agréable et de désagréable dans
leur vie (Dubois (1987)). Dans le milieu scolaire, le
locus de contrôle prend la forme d'une mesure de croyances permettant de
distinguer les élèves qui se caractérisent par un locus de contrôle externe,
c'est-à-dire par la tendance à attribuer leurs succès et leurs échecs à une
source externe à eux-mêmes (p. ex. la chance ou la malchance, la
gentillesse ou la méchanceté de l'enseignante et de l'enseignant) des élèves
affichant un contrôle interne, caractérisés par leur tendance à s'attribuer la
source de leurs succès (p. ex. attribuables à leurs efforts) et de leurs
échecs (p. ex. causés par un mauvais choix de stratégies, un manque de
travail).
Même
si l'on reconnaît la difficulté d'accroître la responsabilisation et ultimement
l'autonomie des élèves au locus fortement externe, on conviendra de
l'importance de faire tous les efforts possibles en vue de développer chez-eux
la capacité de s'attribuer la croyance en un locus de contrôle interne. Comme
le soulignent Raynal et Rieunier (1997), il semblerait que des pratiques qui
encouragent l'autonomie, la prise en charge personnelle et la responsabilité,
favorisent le développement de cette capacité. Finalement, notons que ce
concept de responsabilisation des élèves permet d'aborder la troisième
composante du concept général d'autonomie, l'autonomie cognitive.
La
troisième composante du concept général d'autonomie est la composante
cognitive. Celle-ci est très présente dans les diverses définitions du concept
d'apprenante et d'apprenant autonomes (autonomous learners). Par
exemple, selon Mulcahy (1991), l'élément clé qui caractérise
l'élève autonome est sa capacité de contrôler lui-même ses ressources et ses
activités cognitives et affectives. Palinscar, David, Winn et Stevens (1991)
définissent pour leur part l'élève autonome comme celle ou celui qui utilise
avec flexibilité trois principaux types de connaissances : la connaissance
de stratégies pour effectuer des tâches d'apprentissage spécifiques; la
connaissance métacognitive lui permettant d'adapter ces stratégies à la tâche
poursuivie; et la connaissance générale du monde qui l'entoure (real world
knowledge). Le concept d'autonomie, appliqué à l'apprentissage d'une
langue, implique trois éléments de base d'après Dickson (1994) : la prise de conscience
progressive par l'élève de la nature de son apprentissage; la découverte de
techniques d'apprentissage qui lui sont adaptées; et la capacité d'améliorer
seul ses compétences linguistiques. Dans un domaine connexe, celui de
l'apprentissage de la lecture, Campbell (1994) présente la métacognition, à
laquelle Dickson fait allusion, comme la condition fondamentale pour devenir
une lectrice et un lecteur autonome.
Aujourd'hui,
l'autonomie cognitive est probablement la composante la plus souvent associée
au concept général d'autonomie. L'influence sans cesse croissante de la
psychologie cognitive dans le monde de l'éducation, et plus particulièrement
des théories du traitement de l'information, y est sans aucun doute pour quelque
chose. Ces influences sont aussi nombreuses que variées. Nommons, à titre
d'exemple :
On
définira donc le concept général d'autonomisation comme un processus continu,
s'étendant de la naissance à la mort, et qui se traduit par le développement
graduel de la capacité de l'individu d'assumer la pleine actualisation de son
potentiel humain, tant dans sa dimension intrapersonnelle et interpersonnelle
(autonomie affective) que dans sa dimension intellectuelle (autonomie
cognitive), sociale et planétaire (autonomie sociale). Le fleuve de
l'autonomisation s'alimente donc aux nombreux affluents de la participation,
d'une participation vécue comme un engagement total de l'élève et du
groupe-classe non seulement envers leur apprentissage scolaire et la gestion de
leur classe, mais sur un plan infiniment plus vaste, soit à l'égard de
l'humanisation de la société. C'est ce dont nous allons traiter maintenant.
Dans
le contexte d'un projet éducatif fondé sur la pédagogie actualisante, la
participation vise ultimement à amener l'apprenante et l'apprenant à prendre
une part active non seulement au bon fonctionnement de la classe, mais surtout
au processus d'humanisation qui la ou le relie aux autres. Par processus
d'humanisation, on entend ici la démarche consistant à actualiser son potentiel
humain, à se réaliser comme personne, à contribuer à l'émancipation de sa
culture et de son groupe social et à collaborer à la création d'un monde
meilleur. Toutefois, on ne peut s'humaniser seul, car nul n'est une île et
l'être humain ne se réalise vraiment que par l'intermédiaire des autres (Savater (1998)).
Devenir
une personne à part entière, c'est participer à l'humanisation des autres et
découvrir que la condition humaine est un concert de complicités nécessaires et
que l'éducation se fait par les autres et à cause des autres. Dans ce sens,
l'être humain devient humain en apprenant des autres humains et en se frottant
aux réalités du monde (Savater (1998)).
Le
paradigme socioculturel dominant, le paradigme industriel (Bertrand et Valois (1992)), véhicule l'idée
qu'être autonome signifie avoir le droit de disposer souverainement de soi.
Cette prétention à l'autosuffisance est-elle réaliste dans une société qui se
voit dans l'obligation d'établir des liens d'interdépendance avec l'extérieur
si elle veut s'assurer une qualité de vie acceptable ? Le concept
d'autonomie prôné par la pédagogie actualisante s'apparente plutôt au concept
d'autonomie réciproque développé par Malherbe (1997) selon lequel l'existence
d'autrui est une condition de la possibilité d'existence de soi. Dans cette
perspective, l'acte éducatif est intimement lié au processus d'autonomisation
qui ne peut se réaliser qu'avec l'apport des autres humains. Rappelons à ce
propos que la pédagogie actualisante est également une pédagogie de la
conscientisation et de l'engagement qui éveille la personne de l'élève à son
unicité et à son altérité (Université de Moncton, Vers une pédagogie
actualisante (1997)).
Être
humain, c'est avoir la vocation de partager ce que l'on sait, en enseignant aux
nouveaux venus dans le groupe ce qu'ils doivent connaître pour être acceptés
par leur société (Savater (1998)). En somme, le projet d'éduquer consiste d'une
part à reconnaître le caractère unique de chaque personne, et d'autre part à
oeuvrer activement à l'actualisation du potentiel de chaque être humain. En
aucun cas ce projet ne peut correspondre à un point d'arrivée, puisqu'il
constitue précisément un projet de vie, une interminable démarche
développementale. Ce n'est pas non plus une démarche linéaire, mais plutôt une
démarche en spirale.
L'actualisation
de soi est un processus de tous les instants. Les trois caractéristiques qui en
constituent également les trois conditions préalables permettent d'en saisir
tout le dynamisme. La première condition est celle de l'ouverture à
l'expérience, attitude qui s'exprime par l'accueil de son propre vécu, de ses
émotions et des valeurs qui la constituent. La deuxième condition est la
responsabilisation quant à son propre cheminement, chacune et chacun étant le
principal artisan de sa vie. La dernière condition est l'engagement concret
dans l'action, c'est-à-dire l'actualisation de ses choix et de ses désirs dans
des activités concrètes (Morin et Bouchard (1997)).
Dans
l'esprit de la pédagogie actualisante, l'attitude d'ouverture de l'apprenante
et de l'apprenant se manifeste non seulement dans l'accueil de sa propre
expérience, mais aussi dans son ouverture aux autres et au monde en général.
Dans le même contexte, la responsabilisation des élèves vis-à-vis de leur
formation se manifeste par leur acceptation d'exploiter toutes les ressources
mises à leur disposition dans le but de favoriser leur processus de croissance
humaine. Enfin, l'action se manifeste par leur engagement concret dans la vie
du groupe-classe et dans la vie communautaire.
Cependant,
les chemins de l'actualisation comportent des risques, entre autres, celui de
s'ouvrir au monde, de remettre en question ses croyances, de changer ou de
réorganiser son système de valeurs et, surtout, d'être mis au défi de devenir
ce que nous sommes !
Si
l'actualisation évoque la lumière du phare se profilant à l'horizon, la
participation et l'autonomisation sont parmi les vagues qui permettent de nous
en rapprocher. Ceci dit, participation et autonomie sont-elles véritablement
les bienvenues à l'école ? Jusqu'à quel point l'institution scolaire
permet-elle ou encourage-t-elle la prise de pouvoir (empowerment) chez
les élèves et chez le personnel enseignant ? Quels risques personnels l'enseignante
et l'enseignant qui accordent une place importante au développement de
l'autonomie de leurs élèves doivent-ils assumer ? Quels sont les
principaux défis que doivent relever les apprenantes et les apprenants en voie
d'autonomie ? C'est à ces questions que tentera de répondre la prochaine
section de cet article.
Dans
un article éloquemment intitulé Empowering Teachers, Empowering Children,
Stone (1995) présente trois moyens généraux
permettant d'établir les fondations nécessaires à la responsabilisation des
élèves, des enseignantes et des enseignants. Il s'agit en l'occurrence du
respect à accorder à chaque partenaire, de la valorisation de l'expérience de
chacune et de chacun, et de l'accent placé sur le succès et sur les forces des
enfants, des jeunes et des adultes qui forment cette communauté d'apprenantes
et d'apprenants que constitue chaque école et chaque groupe-classe. Ces
fondements sont-ils bien implantés dans notre milieu scolaire ?
La
participation des élèves et du personnel enseignant a-t-elle bonne presse à
l'école ? La teneur du discours pédagogique actuel porterait à répondre
par l'affirmative. Or, qu'en est-il du pouvoir réel accordé aux enseignantes et
aux enseignantes ? Malheureusement, on est bien obligé de constater que de
nombreux obstacles rendent difficiles leur participation, même si cette
dernière est en principe très valorisée dans le milieu scolaire.
Suivant
l'analyse de Kohn (1993), les nombreuses objections qui
s'élèvent pour limiter la participation des élèves peuvent être regroupées sous
trois grandes catégories : les barrières structurelles (structural
impedients), la résistance des enseignantes et des enseignants et la
résistance des élèves. Ces deux dernières catégories seront abordées dans la
prochaine partie de ce texte sous le titre de risques personnels. Arrêtons-nous
quelques instants pour examiner ce que nous avons convenu d'appeler les
obstacles systémiques à la participation des élèves et que Kohn (1993) désigne
sous l'appellation de barrières structurelles, c'est-à-dire les obstacles qui
relèvent directement du système scolaire lui-même.
Plusieurs
intervenantes et intervenants scolaires évoquent la contrainte imposée par les
programmes d'études comme une barrière naturelle à la participation des élèves.
Cette contrainte interviendrait tout autant en matière de contenus
d'apprentissage, entièrement prédéterminés par les autorités scolaires
provinciales, qu'en matière de temps consacré à la poursuite des
résultats d'apprentissage, non seulement prédéterminés mais également évalués
par ces mêmes autorités. Pour plusieurs, l'évaluation externe constitue une
épée de Damoclès suspendue au-dessus de leurs têtes. Il faut aller vite,
couvrir la totalité du programme, assurer le maximum de maîtrise chez le
maximum d'élèves. Dans un tel contexte, qui a le temps de faire participer les
élèves, d'autant plus que tout processus décisionnel nécessite du temps :
« si on accordait aux élèves le droit de décider ensemble de leurs
activités à l'école, il n'y aurait tout simplement plus de temps pour faire
quoi que ce soit d'autre en classe » (traduction libre de Kohn (1993,
p. 14)).
Certains
éléments organisationnels peuvent également être perçus et vécus comme des
obstacles à l'implantation d'une pédagogie basée sur la participation et visant
l'autonomisation des élèves. On pense en particulier à l'horaire qui régit le
temps passé à l'école et qui découpe la journée scolaire en
« périodes » d'enseignement consacrées à telle ou telle composante du
curriculum (p. ex. période de mathématique, période de français, période
de sciences humaines). Cette rigidité peut évidemment nuire à l'organisation
d'activités d'apprentissage qui intègrent diverses matières ou disciplines
scolaires et qui font appel à la participation active des élèves (p. ex.
pédagogie de la découverte, méthode du projet).
Enfin,
la dernière contrainte issue du système scolaire concerne l'organisation de
type hiérarchique qui, quoi qu'on en dise, continue de prévaloir à tous les
échelons du système : la ou le ministre de l'éducation est responsable
de..., la direction générale est responsable de..., la direction de l'éducation
du district est responsable de..., la direction de l'école est responsable
de..., l'enseignante ou l'enseignant est responsable de... Au bout de ce
long processus entonnoir, que reste-t-il de responsabilités pour l'élève ?
Nombreux sont les penseurs en éducation qui se sont interrogés (McNeil (1986)) sur ce paradoxe et qui parleront
de contradiction entre une école qui enseigne les bienfaits et le droit à la
démocratie, mais où règne une forme plus ou moins prononcée d'autocratie. Dans
son article portant sur le pourquoi et le comment de la participation des
élèves, Kohn (1993) résume ainsi la situation :
Le directeur
d'une école secondaire de Brooklin déclarait plus tôt cette année à un reporter
du New York Times que sa position sur la gestion de son école pouvait se
résumer dans les termes suivants : ceci est ma maison ; j'ai 46
ans ; il ne sera pas dit qu'un jeune de 15 ans va me dicter la manière de
diriger cette école. Mais même des éducateurs ne souscrivant pas à pareille
déclaration autocratique peuvent, dans les faits, se comporter suivant le même
principe de base. Ainsi, j'ai rencontré plusieurs enseignantes et enseignants
du primaire qui, par exemple, répètent sans cesse à leurs élèves que cette
classe est leur classe, mais qui décident de manière unilatérale sur à peu près
tout ce qui s'y passe, allant des procédures d'évaluation à la décoration de la
salle de classe (p. 10, traduction libre).
En
plus des obstacles découlant de la structure et du fonctionnement du système
scolaire, la participation et l'autonomisation des élèves entraînent, chez les
deux partenaires de la relation éducative, certains « risques » ou
défis personnels que l'on peut regrouper dans les quatre catégories suivantes.
Le
premier défi spécifique de la participation touche plus particulièrement les
enseignantes et les enseignants. Il s'agit de la croyance, encore présente
aujourd'hui, que l'éducation est strictement un processus de transmission de
connaissances entre une enseignante ou un enseignant qui sait, et des apprenantes
et apprenants qui ne savent pas. Ne nous arrive-t-il pas, à l'occasion, de
considérer les élèves assis devant nous comme des vases vides qu'il nous
incombe de remplir, et de voir notre perception se confirmer lorsque ces
élèves, se percevant ignorants et dépendants, attendent passivement le
transvasage des connaissances ? Ne sont-ils pas pour le moins surpris,
parfois même choqués, lorsque nous sollicitons leur collaboration et leur
participation active ? N'est-il pas alors tentant pour l'adulte de reprendre
le contrôle du processus éducatif en leur disant quoi faire et comment le
faire ?
L'enseignante
et l'enseignant qui souhaitent la véritable participation doivent alors prendre
le risque de revoir leurs conceptions de l'éducation, de remettre en question
leurs façons de faire et de réfléchir au type de rapport qu'elle et il désirent
établir avec les apprenantes et les apprenants. L'important étant moins
d'accumuler des connaissances factuelles que d'apprendre des autres personnes
et d'être transformés par elles, quel serait alors le risque encouru par
l'enseignante et l'enseignant de concevoir l'éducation comme un processus
progressif d'intégration de savoirs et d'habiletés qui, pour se réaliser, doit
nécessairement passer par l'établissement d'une saine relation éducative et par
l'engagement actif de l'élève dans sa formation ? L'adulte serait alors
interpellé dans sa façon d'être en relation, de déléguer, de faire preuve de
patience et de tolérer le sentiment d'ambiguïté vécu par l'élève qui se sent démuni
et perdu devant les tâches à réaliser !
Un
deuxième défi de la participation est de surmonter la peur de l'inconnu. Cette
peur pourrait se manifester, du côté de l'enseignante ou de l'enseignant qui
inviterait l'élève à prendre une plus grande part à la vie de la classe et à sa
gestion, par la crainte de perdre le contrôle de sa classe, de devoir faire
face à des élèves indisciplinés qui le ou la remettent en question et
contestent son pouvoir. Ces comportements jugés inadéquats ne sont peut-être en
fait que des manifestations d'inquiétude de la part d'élèves qui doivent
assumer de nouvelles responsabilités. Le « risque » que court l'élève
en acceptant de nouvelles responsabilités est peut-être finalement celui de se
découvrir différent de l'image qu'il avait de lui-même, de se sentir plus
critique, plus audacieux, plus énergique et vivant, intrinsèquement motivé à
relever de nouveaux défis et prêt à remettre en question ses croyances envers
l'école et l'éducation.
Un
troisième défi de la participation est de vaincre la peur d'être jugé. Pour
l'apprenante et pour l'apprenant, prendre une part active à leur formation,
c'est accepter d'exposer leurs idées et leurs expériences à la perception et au
jugement des autres. C'est prendre le risque d'être discrédités et d'être mis à
l'écart par le groupe, mais c'est également le beau risque de se différencier
et de ressentir un sentiment de compétence dans le fait d'apporter de nouvelles
idées à la vie du groupe au lieu de se réfugier dans le silence.
Un
quatrième défi de la participation est de surmonter la peur du rejet. Pour
l'apprenante et pour l'apprenant, le fait de devenir de plus en plus conscients
de la réalité extérieure et des enjeux reliés à certaines situations sociales
injustes et intolérables (p. ex. enfants de sa classe qui souffrent de la
faim) se transforme en risque de s'engager dans cette même réalité et de
participer à la construction d'un monde meilleur. C'est aussi le risque de subir
la désapprobation de ceux qui ne partagent pas leurs prises de positions.
En
somme, les risques de la participation et de l'autonomisation touchent les
dimensions affective, cognitive, sociale et spirituelle du développement des
apprenantes et des apprenants, mais également des enseignantes et des
enseignants. Lorsque nous les vivons avec intensité, la participation et
l'autonomie nous engagent à la réflexion et à la remise en question de nos
conceptions de l'éducation, de l'apprentissage et de la relation éducative.
Les
partenaires de la relation éducative sont invités à prendre part activement à
ce questionnement et à s'engager ensemble dans le processus d'humanisation de
la société. L'enjeu ultime de la participation et de l'autonomisation n'est
rien de moins que la transformation du monde !
Dans
le contexte d'un projet global d'humanisation de la société, participer devient
non seulement une condition d'actualisation du potentiel humain, mais une
réalité inhérente à la condition humaine. C'est dans une triple perspective
d'ouverture, de responsabilisation et d'engagement que se concrétise la
pédagogie de la participation et de l'autonomie, pédagogie au service de
l'actualisation de soi et de l'humanisation de la société. Participer, c'est
prendre part à l'humanité des autres et c'est accepter que ces derniers nous
« contaminent » de leur humanité (Savater (1998)). Voilà le
« risque » que courent les apprenantes et les apprenants ainsi que
les enseignantes et les enseignants ! Une fois ce risque accepté, quelles
sont les conditions qui doivent prévaloir pour favoriser l'actualisation de soi
des artisans de ce projet d'humanisation ? Quels sont les axes à partir
desquels peut se réaliser la pédagogie de la participation et de l'autonomie
dans nos écoles ?
La
participation et l'autonomie jouent un rôle fondamental à l'intérieur d'un
projet de pédagogie actualisante, car elles sont imbriquées l'une dans l'autre
aussi intimement que le souffle et la voix : l'une supporte l'autre, comme
la voix, portée par le souffle, vibre de toutes ses harmoniques.
La
pédagogie fondée sur la participation et sur l'autonomie se constitue à partir
de trois axes principaux qui orientent et donnent un sens à tout le processus
éducatif : l'engagement, la relation éducative et l'intention pédagogique
visée par l'acte éducatif. Ces trois axes interpellent directement
l'enseignante et l'enseignant dans leur savoir-être.
Si
l'on vous demandait de nommer l'enseignante ou l'enseignant qui vous a le plus
marqué pendant vos études primaires ou secondaires, que répondriez-vous ?
Peut-être est-ce monsieur Robichaud, le professeur d'histoire ? Et si l'on
vous en demandait la raison, peut-être répondriez-vous que c'est parce qu'il
donnait vraiment l'impression d'aimer son métier et d'apprécier les
élèves ?
L'engagement
dans la profession est l'un des témoignages les plus marquants de la part d'une
enseignante ou d'un enseignant. L'engagement professionnel ou l'engagement
personnel dans la vie communautaire stimule de façon particulière la
participation et l'engagement de l'apprenante et de l'apprenant dans leur
processus d'actualisation. Cet engagement s'inspire de la soif de connaître, de
la passion pour la vie et d'un intérêt profond pour les réalités du monde. Il
est aussi la manifestation concrète de l'engagement de l'enseignante ou de
l'enseignant dans son propre processus d'humanisation et le signe tangible que
sa vie personnelle et professionnelle a un sens.
Pour
parvenir à promouvoir l'autonomie de l'élève, il est essentiel que
l'enseignante ou l'enseignant témoigne dans sa façon d'être de sa capacité de
gérer sa vie professionnelle, d'établir des relations interpersonnelles de
qualité, de reconnaître ses limites et ses forces, de se réaliser dans son
travail et de développer son potentiel humain au moyen de son implication
personnelle dans son rapport à ses élèves. De plus, l'enseignante ou
l'enseignant doit jouer le rôle de modèle, ce qui signifie qu'elle ou qu'il est
appelé à devenir une source d'inspiration pour ses élèves et même à grandir à
leur contact.
Enfin,
l'enseignante ou l'enseignant est appelé à encourager les apprenantes et les
apprenants à s'ouvrir au monde extérieur et à leur enseigner l'importance, dans
le processus d'autonomisation, de créer des liens d'interdépendance avec les
autres, des liens qui se manifestent dans la coopération, l'engagement, le
sentiment d'appartenance et le dépassement de soi.
C'est
sur l'axe de la relation éducative que se fonde plus particulièrement le
concept d'autonomie. L'affirmation « cultive l'autonomie de l'autre et la
tienne fleurira par surcroît » montre que l'autonomie est étroitement liée
à la notion de réciprocité, car il appert qu'une éducatrice ou un éducateur ne
peut cultiver l'autonomie de l'élève s'il n'est lui-même en voie
d'autonomisation (Malherbe (1997)).
L'être
humain n'est pas devant le monde comme une capsule, un réceptacle, qui
s'ouvrirait de temps à autre pour recevoir un contenu venant du monde. Comme le
soutiennent les phénoménologues, dont Husserl et Merleau-Ponty, l'être humain
est un être-au-monde (Savater (1998)). Il grandit et se réalise par et à
travers son rapport au monde. C'est au contact des autres qu'il acquiert les
attitudes et les habiletés telles la capacité d'observer, d'explorer, de
questionner, d'analyser, de réfléchir et de se positionner dans son rapport au
monde. Dans son rapport avec la personne de l'enseignante ou de l'enseignant,
l'élève s'ouvre de façon particulière au monde extérieur et en explore les
différentes facettes de façon à pouvoir s'en nourrir et l'enrichir de sa
participation.
La
pédagogie centrée sur la participation et l'autonomie accordera une importance
non seulement aux contenus d'apprentissage (le quoi), mais également aux
stratégies d'enseignement et d'apprentissage (le comment) à partir desquelles
se transmettront les connaissances dont le véhicule privilégié demeure la relation
éducative. Celle-ci exige des personnes en présence une ouverture, une
disponibilité à des éléments propres à chacune de ces relations et qui naissent
de l'interaction de la présence de l'une à l'autre (Leahey (1989)).
La
pédagogie de la participation et de l'autonomie, ayant comme véhicule la
relation éducative, reconnaît la présence de l'autre, sa différence et sa
dignité. Cela peut signifier qu'il est important de considérer les élèves non
pas comme nous voudrions qu'ils soient, mais comme ils se présentent à nous,
avec leur vécu, leur histoire plus ou moins assumée, leurs besoins, leurs
forces et leurs limites. Cette présence et cette disponibilité à l'autre ne
sont possibles que grâce à un profond et constant travail sur nous-mêmes. Bien
plus qu'être en possession d'un savoir et d'un savoir-faire nourris d'un
éventail d'activités, reconnaître l'autre dans toute sa dignité, c'est accepter
de se mettre à son écoute. Cela implique l'acceptation d'une relation de
réciprocité fondée sur le respect, quels que soient le statut et l'âge de
l'apprenante ou de l'apprenant.
La
première condition pour que puisse se vivre une relation éducative fructueuse
entre adulte et enfant ou jeune est la création d'une alliance de travail.
L'établissement d'une alliance de travail entre les apprenantes et les
apprenants d'une part, et l'enseignante ou l'enseignant d'autre part, commence
lorsque les partis regardent dans la même direction. Pour que cette entente
puisse se réaliser, l'enseignante ou l'enseignant se met à l'écoute de l'élève
afin de mieux cerner la nature de ses besoins en matière d'apprentissages à
réaliser. En d'autres mots, la transmission des apprentissages ne peut se
réaliser que par le travail combiné de l'enseignante ou de l'enseignant et de
l'apprenante ou de l'apprenant, par la mise en place d'une relation dans
laquelle l'élève se sent respecté dans son rythme, considéré, appuyé et
encadré. Ces conditions permettent à l'apprenante et à l'apprenant de s'ouvrir
à la possibilité d'explorer des potentialités dont ils n'ont pas encore
conscience et à celle de prendre part activement à leur propre processus
d'humanisation.
La
deuxième condition sur laquelle se fonde la relation éducative est la capacité
pour l'enseignante et pour l'enseignant de reconnaître et de toucher la
dimension saine de l'élève. Il est important de reconnaître l'existence de ce
noyau positif, de cette tendance innée à l'actualisation (Saint-Arnaud (1974)) qui cherche à s'exprimer
chez tout être humain. Cette conviction humaniste entraîne à son tour la
croyance en la possibilité d'établir une réelle relation éducative avec chaque
apprenante et apprenant, indépendamment des difficultés vécues par ceux-ci.
Ainsi, participer à la relation éducative, c'est accepter d'entendre dans les
comportements de résistance, d'inquiétude, d'indiscipline et d'agressivité
observés chez l'élève, ce que celui-ci ou celle-ci tente d'exprimer au monde
extérieur. C'est aussi reconnaître et accueillir toute la dimension saine
enclavée dans ce trop plein d'émotions et inviter l'élève à mobiliser son
énergie dans la réalisation d'un projet personnel et collectif qui lui
tiendrait à coeur.
L'intention
pédagogique est un concept qui prend sa source dans la notion d'intentionnalité
et qui rappelle que la conscience est toujours dirigée vers quelque chose,
c'est-à-dire qu'elle est constamment en train de donner un sens à ce que vit la
personne. Dans le contexte d'une relation pédagogique, l'enseignante ou
l'enseignant qui propose des activités d'apprentissage à ses élèves doit
toujours garder en tête la finalité de l'acte éducatif.
L'enseignante
et l'enseignant sont appelés à se questionner sur l'intention pédagogique
sous-jacente à leurs choix de pratiques éducatives. Par exemple, quelle
intention est-ce que je poursuis en proposant aux élèves de ma classe telle ou
telle formule de participation ? Est-ce que je souhaite réellement voir
mes élèves développer leur autonomie au point de pouvoir se passer de moi comme
« unique transmetteur d'informations » ? Quel est le sens que
j'accorde à l'objectif ultime d'actualisation de soi des élèves (est-ce que je
me considère moi-même comme une « personne actualisée ») ?
Enfin, quelle perception ai-je de mon rôle en tant qu'enseignante ou enseignant
relativement au projet d'humanisation de la société ? Nul enseignant ou
nulle enseignante, indépendamment de son expérience, ne peut, selon nous, faire
l'économie de ce questionnement traduit en termes d'intentions pédagogiques.
Les réponses, même incertaines, incomplètes ou partiellement satisfaisantes,
constituent le carburant indispensable au moteur de l'action éducative.
Ainsi,
un enseignant du secondaire pourrait, en toute bonne foi, affirmer que ses
élèves participent à ses cours magistraux puisqu'ils écoutent attentivement ses
explications, posent à l'occasion des questions et répondent à celles qui leur
sont posées. Loin de vouloir dénigrer ce niveau de participation, rappelons
toutefois que les différentes formes de participation évoquées précédemment
peuvent aussi servir à la manifestation de l'intention pédagogique de
l'enseignante ou de l'enseignant dans la relation éducative.
Ces
formes de participation (exécutant, décideur, assistant, gestionnaire) amènent
progressivement l'élève à se positionner et à faire sien son apprentissage et
son rythme d'apprentissage. Il va sans dire qu'elles ne peuvent amener ce
changement sans l'appui de l'enseignante ou de l'enseignant qui est attentif au
degré de développement atteint par les apprenantes et les apprenants et à leurs
caractéristiques psychosociales. Ainsi, dans une situation donnée, considérant
la nature de l'apprentissage poursuivi et le potentiel de l'élève,
l'enseignante ou l'enseignant pourra opter pour une participation de niveau
élève-exécutant; dans une autre, on misera sur une participation s'exprimant
par le choix des élèves; dans une autre encore, sur une participation de type
assistant, etc.
Enfin,
notons que même lorsque l'élève est parvenu à l'étape de gestionnaire, sa
participation ne doit pas être interprétée comme signifiant l'effacement de
toute influence adulte. On doit bien convenir d'une différence de rôle
fondamentale entre les deux partenaires de la relation éducative qui s'exprime,
entre autres, par la nécessité institutionnelle de porter un jugement sur le
degré d'atteinte des objectifs poursuivis par les élèves et par l'obligation professionnelle
d'exercer un leadership pédagogique (p. ex. interventions de l'enseignante
ou de l'enseignant pour assurer un climat propice à l'apprentissage).
En
somme, selon l'esprit de la pédagogie actualisante, le but de l'activité
éducative est l'autonomisation de l'apprenante et de l'apprenant. On veut
amener l'élève « à penser sur ce qui se pense » (Savater (1998)), à
développer ses habiletés, à porter un regard critique sur les idées et sur les
valeurs véhiculées, à prendre en charge sa propre destinée, à vivre des
expériences qui lui permettent de découvrir qu'en actualisant son potentiel
humain il peut se réaliser comme personne, et enfin, à contribuer à son groupe
social et à collaborer à la création d'un monde meilleur.
Ainsi,
la symbiose entre la relation éducative, l'engagement et l'intention
pédagogique favorise chez l'élève l'acquisition d'un sentiment de compétence en
tant qu'être humain apte à devenir l'artisan de sa vie. De plus, elle soutient
sa motivation à apprendre et à partager le fruit de ses apprentissages et à
s'ouvrir au changement avec ses pairs. Enfin, elle contribue au développement
de son implication et de son implication au sein de son groupe pour la création
d'un monde meilleur. Le tout s'illustre dans le modèle de participation-autonomie,
présenté dans la section suivante. Ce modèle pédagogique vise la concrétisation
de la pédagogie de la participation et de l'autonomie en milieu scolaire.
Le modèle illustré à la
Figure 1 constitue en quelque sorte une synthèse du présent
article.
L'élément
pivot de ce modèle est l'axe de la relation éducative entre l'enseignante ou
l'enseignant et l'élève. Contrairement à Landry et Robichaud (1985) qui, dans leur modèle
systémique des composantes du système scolaire, situent l'apprenante et
l'apprenant au centre du processus d'enseignement-apprentissage, nous trouvons
à la fois plus juste et plus approprié de placer la relation éducative au coeur
même de l'action éducative vécue en milieu scolaire. Cette option nous paraît
plus juste, car la relation éducative constitue le fondement même du processus
éducatif, fondement qui exclut à jamais le recours à un modèle d'école où
l'adulte serait totalement absent (aussi bien au sens physique qu'au sens
psychologique). Ce choix nous semble également plus approprié, sur le plan
pédagogique, puisqu'il rappelle à juste titre le rôle incontournable que
l'intervenante et l'intervenant adultes sont appelés à jouer à l'école, surtout
à l'intérieur de formules pédagogiques et de stratégies d'enseignement où les
élèves exercent le rôle principal (p. ex. pédagogie de la coopération,
pédagogie du travail en projet, pédagogie de la découverte). Enfin, ce choix
délibéré reflète notre croyance inébranlable exprimée précédemment que « nul
homme n'est une île » et que la possibilité d'être humain ne se réalise
pleinement que par l'intermédiaire des autres.
L'axe
de la relation éducative sert de point d'ancrage à notre modèle de
participation-autonomie. Telle que nous la concevons, la pédagogie de la
participation et de l'autonomie se concrétise dans un premier temps au moyen de
l'utilisation de différentes formes de participation, amenant progressivement
l'élève à devenir gestionnaire. Cette dernière forme de participation,
représentant le degré ultime de participation en milieu scolaire, favorisera le
développement simultané de l'autonomie sociale (p. ex. la capacité
d'assumer des responsabilités), l'autonomie affective (p. ex. la capacité
de s'auto-renforcer dans sa démarche d'apprentissage) et l'autonomie cognitive
(p. ex. la capacité de gérer ses stratégies d'apprentissage). Le
développement progressif, mais jamais terminé, de cette autonomie personnelle
et collective constitue à la fois les conditions et les caractéristiques du
processus d'actualisation de soi, c'est-à-dire l'ouverture, la
responsabilisation et l'engagement devant mener à l'humanisation de la société.
Le
fait de placer la relation éducative comme point d'ancrage de notre modèle ne
diminue en rien la valeur des deux autres axes qui sont, à la fois, liés et
complémentaires. En effet, cette relation éducative se nourrit de l'engagement
personnel de l'enseignante et de l'enseignant (comment inciter les élèves à
participer lorsqu'on n'est pas soi-même un modèle d'implication à l'école et
dans sa communauté ?) puisque la qualité de cet engagement personnel et
professionnel se reflète tout d'abord dans les différentes formules de
participation proposées aux élèves. Un engagement de qualité envers son propre
développement personnel et professionnel nous semble également être un
préalable à l'autonomie (on ne saurait inspirer le développement de l'autonomie
chez les élèves lorsqu'on est soi-même à la remorque de tous les préjugés) et,
de manière plus générale, un préalable à l'actualisation de soi des apprenantes
et des apprenants.
Le
troisième et dernier axe, mais non le moindre en importance et en implications
éducatives, est celui de l'intention pédagogique. Assurément cet axe est aussi
indispensable qu'il est indissociable de celui de la relation éducative. Il
permet en quelque sorte de réaliser la synthèse du « pourquoi » et du
« comment » des activités vécues dans la relation éducative. Dans cet
axe, on propose aux enseignantes et enseignants une réflexion continue sur la
nature et sur l'importance éducative des apprentissages visés et on invite les
élèves à devenir attentifs au sens que prennent les événements. En jouant le
rôle d'un phare, cet axe suscite à la fois chez les enseignantes et les
enseignants une réflexion sur leur pratique et un questionnement sur leurs
besoins, devenant ainsi un guide dans le processus d'actualisation.
La
participation et l'autonomie sont des clés qui ouvrent la porte de la pédagogie
actualisante. Bien que liées à plusieurs autres volets de cette philosophie
éducative (p. ex. la pédagogie de la coopération, la pédagogie de la
conscientisation et de l'engagement, la pédagogie intégrative et réflexive),
elles apportent une contribution originale en mettant l'accent sur le mouvement
de croissance qui est au coeur de l'actualisation de soi.
La
pédagogie de la participation et de l'autonomie met en lumière la nécessaire
synergie qui doit exister entre les différentes dimensions de l'éducation. En
plus d'amener l'enseignante ou l'enseignant à se questionner sur différentes
composantes de son savoir-être, elle les invite à nourrir le mouvement entre
les différentes composantes du savoir, du savoir-être et du savoir-faire, à
s'ouvrir à la réciprocité de la relation éducative et à inviter les autres
agents de la relation éducative à vivre une pédagogie de la collaboration.