LE COMPTOIR

Philosopher c’est...  apprendre à vivre !!!

Pour mémoire : Michel de Montaigne écrivait que « philosopher c’est apprendre à mourir »

 

La philosophie dès l’école primaire.

 

Dans le cadre d’une réunion organisée par le réseau ETHIQUE et PEDAGOGIE, samedi 7 février 2004, Jean-Charles PETTIER* a proposé une mise en situation d’un atelier philo.

 

C

ette intervention se veut interactive et cherche à faire réfléchir sur nos pratiques  avec les élèves. Il s’agit d’une mise en situation dans laquelle Jean-Charles Pettier attire notre attention à la fois sur le fond et sur la forme, interrogeant ainsi des habitudes parfois très ancrées qui échappent à notre critique tant elles sont familières.

 

Cette manière de procéder implique des échanges continus entre les participants et l’animateur et peut sembler, à la lecture, bien inorganisée ! Les interventions des participants sont portées en italique. Ce compte rendu pourra sans doute être utilement complété par quelques lectures*. Pourtant ce désordre n’était qu’apparent et cette situation qui nous a mis à nouveau en position d’élèves fut instructive.

 

C’est à partir d’un dilemme que Jean-Charles Pettier choisit de nous faire réfléchir, étant entendu que cette situation doit nous permettre de faire un choix argumenté qui fait référence à un système de valeurs. Cette situation permet aussi de montrer les intérêts et les risques que l’on peut rencontrer en essayant de l’aborder avec des élèves.

 

Voici l’exposé de cette situation, connue sous le nom de dilemme de Heinz : Heinz est un brave homme qui vit dans une petite ville tranquille, sa femme est atteinte d’une maladie très grave. Un pharmacien qui vit dans la même ville a inventé un médicament pour soigner cette maladie, mais comme cela lui a coûté beaucoup de temps et d’efforts, il veut vendre son produit cher : le double de son prix de revient. Or Heinz ne peut réunir que la moitié de la somme demandée et il propose au pharmacien de lui payer à crédit, le pharmacien refuse. Heinz se demande alors s’il doit cambrioler la pharmacie pour s’emparer du médicament et sauver ainsi sa femme ?

 

Après cet exposé J.C Pettier nous propose une minute pour réfléchir à ce dilemme, et nous demande si cette durée nous paraît suffisante, il nous demande aussi si nous savons combien de temps un professeur laisse à ses élèves pour réfléchir après avoir posé une question (selon les statistiques)... et répond... une seconde !!!!

 

Est donc posé d’emblée le problème du temps de la réflexion accordé à l’élève pour répondre, pendant le cours, alors qu’une minute de silence pour le professeur peut paraître longue et angoissante.

 

Q

uatre règles président au débat :

-         Chacun a le droit à la parole

-         Toute parole doit être argumentée

-         Il est interdit de se moquer de l’autre ou de traiter sa réponse par le mépris

-         Celui qui n’a jamais parlé a priorité pour prendre la parole

 

Jean-Charles Pettier annonce aussi qu’il refusera toute réponse implicite et

demandera des clarifications. Les participants se lancent ensuite dans la réflexion sur le dilemme :

 

·        OUI Heinz peut cambrioler la pharmacie parce que c’est un acte d’amour,  parce que c’est de « l’assistance à personne en danger », à cause de son intérêt personnel s’il a besoin de sa femme…

 

Mais l’amour autorise-t-il tout ? même franchir les bornes de la loi ?

 

·        On peut faire la nuance entre deux questions possibles : Heinz DOIT-il cambrioler la pharmacie, ou Heinz PEUT-il cambrioler, la nuance est importante car on ne se place pas sur les mêmes plans, personnel ou au plan de la société.

o       Si on se place au plan de la société, il y a des règles, des lois et on ne peut pas les  transgresser, même si elles vont à l’encontre de l’individu, sinon il ne peut y avoir de vie en société.

o       En même temps il peut y avoir « de mauvaises lois », on peut alors les contester voire les abolir. Ces lois doivent correspondre à des valeurs communes.

o       En tout état de cause pour protéger l’individu il faut aussi qu’il ait des limites.

·        L’essentiel est de sauver une vie et cela dépasse la loi. Quand Heinz se demande s’il DOIT cambrioler la pharmacie il raisonne sur une décision personnelle.

o       C’est aussi une décision contre l’injustice et le profit démesuré alors qu’il faudrait ajuster l’offre et la demande.

o       On peut supposer que Heinz s’il cambriolait la pharmacie obtiendrait des circonstances atténuantes devant un tribunal.

o       Mais on peut aussi raisonner en juriste, s’il faut choisir entre la non assistance à personne en danger et le cambriolage, on peut estimer qu’il vaut mieux prendre la décision de cambrioler.

o       On peut penser aussi que si Heinz cambriole la pharmacie il sera mis en prison et qu’il ne sera plus alors en mesure d’aider sa femme.

 

J

ean-Charles Pettier nous fait remarquer que demander une réponse dans un temps limité oblige à aller à l’essentiel. Il ajoute, précisant qu’il s’agit d’une situation piégée: « Et s’il s’agissait de sauver Hitler d’une grave maladie ? »

 

On est confronté ici à une image de l’inhumain qui vient brouiller la réflexion, plusieurs participants revendiquent un « droit à l’exception » ou déclarent le sauver pour mieux le juger et le condamner à mourir ensuite.

 

·        En une minute on répond forcément en privilégiant l’affectif, d’ailleurs l’exposé du dilemme invite à cela : un « brave homme » placé dans une situation dramatique commet tel acte répréhensible.

·        On peut aussi évoquer d’autres approches, juridique ou stratégique par exemple, qui sont alors des approches dans lesquelles les valeurs comptent pour rien.

·        On peut aussi se placer du point de vue du pharmacien : a-t-il récupéré sa mise après ses recherches, a-t-il gagné de l’argent avec l’industrie pharmaceutique... Peut-être le brave homme pourrait-il cambrioler la pharmacie mais en prévenant le procureur de ses raisons, c’est une troisième voie.

 

Au fur et à mesure de la discussion on s’aperçoit que les opinions des participants évoluent et s’enrichissent des interventions des autres. On s’aperçoit aussi que l’on peut changer d’opinion au cours de la discussion car les arguments des autres viennent éclairer le débat.

 

·        Certaines lois peuvent se trouver au dessous de certaines valeurs : « il ne s’agit QUE de cambrioler » 

·        la propriété privée ne peut confisquer ce qui est nécessaire à la vie ou à la survie d’autrui.

·        NON car si l’on accepte cela on accepte aussi qu’aux Etats Unis on ait des armes chargées pour défendre sa femme et ses enfants, la question est : doit-il oui ou non transgresser la loi ?

 

Jean-Charles Pettier demande si en France on a le droit de se défendre ou pas.

Il ajoute que la lecture que l’on fait du dilemme est fonction du système de valeurs de chacun et qu’il faut être prudent compte tenu du public que l’on a en face de soi...

 

·        OUI on peut se défendre dans deux cas, l’urgence et la légitime défense, dans ce cas il y a urgence.

 

Jean-Charles Pettier suggère que les participants ont évidemment pu penser à bien d’autres solutions : ouvrir une souscription, créer une association de soutien, alerter les media, faire appel aux pouvoirs publics.

Il explique que ce type de situation figée est porteur de multiples possibilités d’exploration avec des élèves.

 

·        Que peut-on dire à son enfant sur ce sujet ?

 

Le plus important avant tout est ne pas laisser croire que le monde est binaire et que l’on peut trancher facilement. On a durci le dilemme pour l’exercice mais le noir et blanc ne sont là que pour être clarifiés ensuite par la discussion.

 

Cette situation est utilisée en Belgique dans les cours d’éducation à la morale laïque. En fait, on ne peut pas séparer l’affectif et le rationnel mais en France on se centre davantage sur une éducation à la raison. L’enjeu de l’école c’est essayer de dissocier le domaine familial de celui de la société, de mettre les choses à distance.

 

C’est ce qui se passe dans l’espace « républicain » de l’école. Faire saisir l’objet du débat, la loi par exemple, l’idée que l’humanité prend en charge son destin : quand je débats sur quelque chose c’est que je le prends en main. Ce qui est intéressant justement c’est quand les choses ne sont pas jouées.

 

L

e but de l’école, c’est la transmission de la raison, d’abord les savoirs élémentaires à l’école primaire puis plus tard les savoirs combinés jusqu’à la dernière année du cursus d’où se dégage une élite républicaine qui prendra ensuite la charge de la République, ça c’est l’image idéale de l’école, fondée sur les préceptes de Jules Ferry.

 

Mais on peut constater que cette image change et que l’impact des « droits de l’homme », par exemple, augmente de plus en plus sans que la majorité des gens sache réellement de quoi il s’agit, de même pour les droits de l’enfant.

 

Ces droits de l’homme deviennent une référence sans que l’on fasse réflexion à leur implication, ni même qu’on ait réellement lu le texte.

 

Il faut favoriser la réflexion abstraite à partir d’éléments concrets qui permettent un élargissement. Cela demande bien entendu une préparation et il faut accepter aussi lorsque l’on met en oeuvre ce genre de travail avec des élèves, de s’exposer à un certain nombre de risques. Car si l’on sollicite l’esprit critique des élèves, il faut être prêt à accepter qu’ils continuent... et donc qu’ils nous critiquent et nous remettent en cause, sinon les élèves peuvent penser que la démocratie ce sont de belles règles que les « forts » ne sont pas obligés de suivre alors que les « faibles » le sont !

 

Cela n’empêche pas le maître (le professeur) de rappeler son rôle. Il faut aussi apprendre aux élèves à différer, à ne pas réagir sans avoir les éléments nécessaires.

 

D

ans ce genre d’activité à visée philosophique on peut dégager trois tendances :

 

Première tendance historique, celle de Mathieu LIPMANN

A partir de questions liées à la logique il invente un roman, puis une série de romans et des documents d’accompagnement pour le maître. Le maître et les élèves lisent un extrait du roman, dégagent une problématique puis font des exercices de réflexion logique sur les problèmes qu’ils ont repérés.

Il s’agit d’une « communauté de recherche », de gens qui réfléchissent ensemble.

Plus on a d’individus capables de cette réflexion, plus la réflexion s’enrichit. Dans ce cas il s’agit de développer les capacités de logique et de cohérence par des allers retours entre l’individu et le groupe.

 

Deuxième tendance : Jacques LEVINE, Agnès PAUTARD

On demande aux élèves (cela peut se faire dès la maternelle) de réfléchir pendant 10 minutes sur un grand sujet, la mort par exemple, de s’exprimer - ou pas. 0n enregistre cette réflexion et on la réutilise immédiatement ou plus tard, notamment en faisant réécouter ce qui s’est dit et en laissant réagir les élèves, l’instituteur reformule éventuellement (mais Levine n’y est pas favorable, alors que Pautard l’est). Progressivement s’instaurent des discussions grâce à l’espace de pensée, puis de parole créé.

Cette formule a été expérimentée par environ 300 ou 400 classes.

 

Troisième tendance : Michel TOZZI

Chercheur en sciences de l’éducation c’est lui qui le premier a rédigé une thèse didactique sur les ateliers philo en milieu scolaire, en s’interrogeant notamment sur ce qu’est « débattre » et sur le rôle du maître.

Michel Tozzi voit 3 objectifs noyaux articulés entre eux pour l’enseignement

philosophique : conceptualiser, dire de quoi on parle, argumenter et problématiser.

La philosophie reste de l’ordre du « problématique », les choses ne seront jamais complètement résolues mais on a besoin de les penser, néanmoins le but est concret également car sur un certain nombre de problèmes on a des solutions qu’il convient de réexaminer. Il faut dire aussi qu’on peut parfois avoir une grande variété de réponses, ce qu’il est important d’apprendre c’est que l’on n’a pas de solution à tout. L’absence de réponse est dérangeante mais c’est notre condition humaine, c’est cela qu’il faut apprendre à l’élève.

Les positions ci-dessus sont évidemment à peine esquissées et mériteraient un approfondissement.

 

·        Et si l’on a des élèves leaders qui bloquent la parole ?

 

Dans le modèle de Levine le micro sert de « bâton de parole », la priorité est donnée à celui qui n’a jamais parlé, on peut établir d’autres règles si besoin est.

Le maître peut rappeler son rôle. Cela pose la question de la place de l’enseignant qui peut se comporter en « chef » ou en médiateur de la parole de l’enfant, mais le maître reste quoi qu’on fasse un modèle de cohérence surtout face à des enfants en difficulté.

L’avantage du dilemme que nous avons évoqué c’est qu’il permet d’abord un détour par le concret.

 

·        On peut dire aussi qu’il y a des questions sans réponse autre que des réponses personnelles, avoir l’humilité de dire qu’on n’a pas toutes les réponses, mais qu’il faut savoir trancher.

 

Il y a une différence entre le fait de dire qu’il y a plusieurs réponses et le fait de dire que « toutes les opinions se valent », il faut nous garder du relativisme qui peut être dangereux.

Ce qu’il faut faire émerger c’est le sens, pourquoi enseigne-t-on telle ou telle discipline à l’école, pour quelle cohérence d’ensemble ? C’est l’ensemble de notre société qui manque de cohérence notamment à cause de la confusion dans les notions : on parle de république, de démocratie sans réellement les définir.

Il faut se méfier de ceux qui disent « je ne prends pas position » et permettre aux élèves de réfléchir en leur donnant des outils méthodologiques. C’est sur cet appel à l’engagement que s’est terminée cette trop courte matinée studieuse ; nous voulons remercier chaleureusement ici Jean-Charles Pettier de nous avoir donné tant de grain à moudre, de nous avoir fait réfléchir sur nos pratiques.

 

·        Jean-Charles PETTIER a soutenu une thèse en sciences de l’éducation en octobre 2000 : La philosophie en éducation adaptée : utopie ou nécessité ?

 

Ancien instituteur spécialisé puis professeur de philosophie en lycée puis à l’IUFM de Créteil, il s’intéresse à toutes les expériences de philosophie dans d’autres classes qu’en terminale. Il tente de sensibiliser à ces questions ses stagiaires de CAPSAIS et lors de formations continues ou d’animations pédagogiques.

 

 

·        J. CHATAIN, J.C. PETTIER : Textes et débats à visée philosophique au cycle 3, au collège (en SEGPA… et ailleurs) CRDP Créteil.

·        M. TOZZI : L’éveil de la pensée réflexive à l’école primaire, CRDP Hachette éducation.

http://www.philotozzi.com/auteur/

http://www.pratiquesphilo.free.fr/

 

Cet article a été publié par LE COMPTOIR AUX IDEES

Bulletin du RESEAU ETHIQUE ET PEDAGOGIE février-mars 2004

http ://www.reseau-ethique-pedagogie.org courriel : Lydiev2000@yahoo.fr

Il est présenté sur ce site avec l’aimable autorisation de ce réseau.

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