Pratiques
de discussion philosophique
dans des classes
coopératives de l’école primaire :
le rôle du maître
par
Cette contribution prend appui sur une
recherche-accompagnement (cf. Rapport national de la recherche Ecole
primaire, février 2003 [1])
engagée en mars 2001 avec une dizaine d’écoles coopératives de la région
Rhône-Alpes. L’OCCE, Office central de la coopération à l’école, désirant
approfondir et développer les spécificités pédagogiques des classes
coopératives avait sollicité la Mission École primaire de l’INRP pour
développer avec des enseignants[2]
volontaires pratiquant la pédagogie coopérative, les propositions pédagogiques
de Jacques Lévine et notamment les ateliers de discussion philosophique.
Pour comprendre le rôle du maître ou plutôt
l’absence apparente de rôle du maître dans le
protocole particulier de ces ateliers proposé par J. Lévine, il nous
semble indispensable de présenter le cadre théorique et les valeurs
pédagogiques proposées par Lévine d’une part et par l’OCCE d’autre part, afin
de montrer certaines convergences entre les deux mouvements ainsi que
l’importance prise dans les classes coopératives par les lieux de parole et les
formes d’échanges entre élèves, permettant à la discussion philosophique de se
construire plus aisément dans sa spécificité.
C’est à partir de 1973 que Jacques Lévine, psychanalyste,
spécialiste des questions éducatives initie les Groupes de Soutien au
Soutien, groupes de médiation articulant psychanalyse et pédagogie qui
seront officialisés par la fondation de l’AGSAS en 1993. Nous ne développerons
pas ici leur fonctionnement mais pouvons souligner que c’est en partie grâce à
ces longues années d’écoute des enseignants et d’observation des enfants que
Jacques Lévine a pu construire et étayer ses réflexions en matière éducative et
notamment l’Ecole des quatre langages, qui propose de rompre avec un
enseignement centré sur le langage écrit abstrait et de concevoir les
apprentissages cognitifs différemment : ils doivent être sous-tendus par
« l’art du questionnement, par le sens de la relation », être
accompagnés de verbalisations sur les émotions, les résonances et
représentations, ils se construisent au cours de réalisations dans le cadre
d’une pédagogie de projet. L'école des quatre langages propose ainsi de
développer simultanément l’intelligence des situations de la vie quotidienne,
les aptitudes réalisationnelles, qui aident le corps à se prolonger dans le
monde matériel, les aptitudes relationnelles, l’intelligence des curiosités et
des talents personnels.
La communauté scolaire, dans la mesure où elle est
fondée sur trois alliances : l’alliance identitaire, l’alliance cognitive,
l’alliance entre les enseignants, doit permettre aux enfants de bénéficier d’un
« minimum de reconnaissance du moi » et ainsi de se sentir
cognitivement capables. Ces trois alliances s’incarnent spécialement dans les
ateliers de philosophie.
La pratique des ateliers de philosophie fondée dans le cadre de
l’AGSAS met l’accent sur l’aspect « construction de la
pensée » : l’enfant s’y découvre porteur de cette dimension
fondamentale de l’être qu’est la pensée dont on est soi-même la source, capable
de penser sur les grandes questions concernant l’humanité qu’il n’a pas
l’occasion d’aborder ailleurs. Pour Lévine, et s’agissant d’enfants d’école
maternelle ou élémentaire, cette pensée est alimentée autant par le langage
interne que par les formulations exprimées. Les effets positifs de cette
pratique, que ce soit dans le domaine des attitudes et comportements ou dans
celui des apprentissages doivent s’interpréter comme une étape nécessaire à la
construction de l’individu dans la totalité de ses dimensions, un
accompagnement indispensable dans le processus évolutif qui mène à la pensée
philosophique définie classiquement. Elle permet corrélativement au maître de
découvrir l’être humain et ses questions existentielles dans l’enfant-élève
devenu capable d’émettre, dans un cadre collectif, des hypothèses sur des
problèmes majeurs. Le statut qui est accordé aux enfants est celui de
co-penseurs, d’habitants de la terre engagé dans l’aventure humaine (cf. Je
est un autre, numéros 6, 7 et 9 et numéro spécial AGSAS-INRP, 2001).
L’OCCE s’est constitué aux environs de 1930 dans la
double filiation des associations d’éducation populaire et des organisations
mutualistes et coopératives, dont les fondements se trouvent dans l’économie
sociale. De même que les coopératives économiques impliquent une autre
organisation du travail et des responsabilités dans l’entreprise, de même, la
pratique de la coopération à l’école implique, dès le début de son histoire, un
changement de posture de l’enseignant, une modification du statut de l’élève,
une modification du statut relationnel sur lequel se construisent les
apprentissages et parallèlement un regard critique sur l’enseignement traditionnel,
dans ses aspects disciplinaires (Colombain, 1930 : 20).
Dès les premières publications, les valeurs du
travail en groupe et de l’échange sont identifiées dans leurs différents
aspects : dans le groupe, chacun s’enrichit des connaissances et des
expériences des autres, mais plus encore, on reconnaît la valeur constitutive
de l’échange pour la construction de la pensée : pour apprendre à penser,
il faut sortir de soi-même. « Penser rationnellement, créer des concepts,
établir des rapports, distinguer le vrai de l’apparent, le permanent de
l’éphémère, ce n’est pas œuvre individuelle mais collective. C’est l’effet
d’une sorte de confrontation, d’interpénétration et la mise en accord des
intelligences » (Ibid. : 21).
A partir des années 1980, la réflexion sur les
pratiques pédagogiques coopératives s’est trouvée renforcée par les travaux de
la psychologie cognitive, en particulier (Vytgoski, 1997 ; Bruner,
1983, 1996) mais aussi de la didactique et de la psychosociologie, qui ont mis
en évidence l’intérêt des interactions pour les apprentissages et la
construction des savoirs (Cortier, 2003).
Les objectifs éducatifs de la récente « Charte
de la coopération à l’école » (Congrès de Tours, 2000) continuent à
affirmer ces valeurs et principes et montrent bien la convergence avec
certaines des propositions de Jacques Lévine :
- Construire l’identité : prendre en compte les
identités et les intelligences diverses, identifier et valoriser les
potentialités diverses de chaque élève, afin de construire la connaissance et
l’estime de soi et de ce fait la connaissance et l’estime des autres.
- Construire l’autonomie et la responsabilité :
permettre aux élèves d’exercer au travers de projets finalisés, dans la vie de
la classe ou de l’établissement, de réelles responsabilités dans les quatre
composantes de la responsabilité que sont l’échange et la confrontation, le
choix , la mise en œuvre, la régulation et l’évaluation.
- Vivre les valeurs de la Coopération : mettre
la solidarité, l’entraide, au cœur de la vie de la classe et des
apprentissages. Apprendre en coopérant, c’est apprendre avec les autres, par
les autres, pour les autres et non pas seul contre les autres.
- Construire le rapport à la loi à la justice et au
droit : reconnaître à l’élève un statut de membre de droit de la
collectivité scolaire, lui reconnaître les droits d’expression et de
participation, mettre en place des structures d’expression et de régulation.
Les classes organisées coopérativement [3]
s’appuient sur un certain nombre de principes ancrés dans des valeurs : le
débat démocratique, la participation solidaire à une œuvre collective, la
coopération et le refus de la compétition, le partage des bénéfices ou des
déficits c’est à dire l’interdépendance solidaire : on est responsable de
soi et des autres, redevable devant les autres de ses actes.
A ces principes correspondent :
- des dispositifs impliquant les interactions,
l’aide, l’entraide, le tutorat, le travail d’équipe ;
- des structures d’expression et de régulation de la
vie de la classe et de l’école, des techniques pédagogiques émanant de Freinet
ou de la pédagogie institutionnelle : le conseil de coopérative de classe,
le conseil de délégués, les lieux de parole comme le « Quoi
d’neuf » ;
- l’attribution de rôles sociaux nécessaires au
fonctionnement du groupe social.
Le conseil de coopérative
Le conseil est à la fois
« l’œil et le cerveau, le rein, et le cœur du groupe » pour reprendre
la métaphore proposée par A. Vasquez et F. Oury (1967 : 86-91). C’est
pendant le conseil que sont évoqués et discutés les différents projets de la
classe, l'état d'avancement des travaux mais aussi le comportement des élèves.
C’est le lieu d’élaboration des lois de la classe, qui ne peuvent être
appliquées que si elles ont été reconnues nécessaires. C’est aussi un lieu d’analyse
et de décisions collectives : la parole y est efficace. Le maître y est
habituellement non-directif, limitant ses interventions aux questions de
règles, aux façons de procéder.
L’accueil du matin :
l’entretien, le « Quoi d’neuf ? »
Dans certaines écoles,
chaque classe propose un moment d'échanges en début de journée : comme
dans beaucoup de milieux professionnels, on va discuter, échanger avant de se
mettre au travail, sur des sujets qui ne sont pas nécessairement en lien direct
avec l’activité qu va suivre mais qui permettent d’y entrer plus facilement.
Cet entretien a le pouvoir de permettre aux paroles d'émerger, il favorise les
propos des enfants qui apportent ainsi en classe un peu de ce qui les
passionne, les intrigue, les inquiète à l’extérieur ou leur pèse lorsqu’ils
arrivent à l’école. Structuré et cadré, le « Quoi de neuf » permet
peu à peu d'apprendre à se situer dans et par rapport à un groupe (acquisition
des notions de distance, de choix, d'effort sur soi-même, de don aux autres).
Chacun peut alors être reconnu comme interlocuteur valable par l’ensemble de la
communauté.
L’entretien quotidien et matinal, de
8 H 30 à 9 H, est un parti pris pédagogique de l’école
coopérative Célestin Freinet de Valence, où, dans toutes les classes, la parole
est prise comme vecteur et objet d’apprentissage :
- L’entretien est un moment
et un espace de parole libre : « Au delà des contraintes de forme, (chaque
enfant ne doit évoquer qu’un seul sujet au cours de son intervention) les
élèves sont libres du choix de leur sujet. Mais pour autant les élèves
soulignent que leur propos doit être suffisamment intéressant pour susciter
l’écoute des camarades. Cela veut dire qu’il ne s’agit pas simplement d’un acte
égocentrique qui vise à se faire plaisir en se racontant mais qu’il s’agit
d’ un « moment de partage ».
- La parole s’apprend et s'organise,
s'inscrit dans un cadre : L'élève qui s'exprime a une attente vis à vis de son
« auditoire » : il ne prend la parole que lorsque ses camarades
sont en position d'écoute. Sa prise de parole terminée, il choisit d'interroger
les camarades qui lèvent le doigt.
- Le respect du cadre permet l’effacement
progressif du maître : en début d'année l'enseignant gère les interactions mais très
vite les élèves « s'emparent » de cette gestion. Ils parviennent à
s'auto-organiser, sous le regard du maître. Celui-ci devenu observateur
constate que « les élèves sont exigeants entre eux » car « celui
qui s'exprime ne le fait qu'en situation de silence, un silence prêt à
l'écoute. Celui qui souhaite une information peut difficilement se permettre de
poser une question dont la réponse était contenue dans les propos précédents
sans se faire rappeler à l'ordre par ses pairs ».
- Le groupe devient capable de construire des
normes sociales et de les faire évoluer : la parole circule dans le groupe suivant des
règles discutées et élaborées par les enfants, avec l’aide du maître. Ces
règles ne sont pas figées mais ne peuvent pas être remises en cause de manière
individuelle et arbitraire.
- La coopération naît de la confrontation des
avis, des représentations de chacun dans un cadre qui assure le respect de la
parole qui circule dans le groupe. « La confrontation des points de vue,
la remise en cause des idées de chacun, les interrogations que le groupe fait
apparaître sont des indicateurs de coopération. La confiance est établie entre
les membres du groupe » (École C. Freinet de Valence).
Cet apprentissage de la
prise de parole et ses corollaires, le respect de l’enfant par ses pairs et par
l’enseignant, l’effacement du maître que l’on trouve sous des formes et des
pratiques à la fois communes et diverses dans les classes du groupe INRP-OCCE
sont probablement les éléments qui ont incité les enseignants à mettre en place
les ateliers de philosophie mais sans doute aussi un pré-requis pour le
protocole particulier proposé par Jacques Lévine. Cette hypothèse peut
d’ailleurs se trouver confirmée dans les travaux conduits par S. Connac
(in Tozzi, 2002 : 144 et sv.) où « l’instauration de la discussion
philosophique est analysée comme une nouvelle institution dans les pédagogies
coopératives ».
4 –Les ateliers
« philo » des classes coopératives du groupe INRP-OCCE
Les enseignants du groupe INRP-OCCE ont, dans un premier temps,
respecté le protocole, le cadre psycho-affectif et les modalités d’organisation
proposées par Rémi Casteres et l’école coopérative de St-Didier sous
Riverie (69), collaborant avec J. Lévine depuis plusieurs années, puis
chacun l’a adapté à son contexte, ses pratiques et modalités d’enseignement.
Les enseignants reconnaissent que la lecture et la rencontre de Jacques Lévine
a beaucoup influencé leurs travaux.
4-1- Présentation des ateliers et cadre
psycho-affectif
La façon dont
on présente les ateliers de philosophie est fondamentale. Il est important de
dire aux enfants, dans un langage simple, qu’on va faire de la
« philosophie », c’est-à-dire qu’on va apprendre à réfléchir sur les
questions que se posent les hommes depuis très longtemps. Apprendre à réfléchir
signifie que l’on va prendre son temps, pour penser dans sa tête, avant de
parler, que tout le monde n’est pas obligé de prendre la parole au cours d’une
séance et qu’il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses aux questions sur
lesquelles on réfléchit.
« En
début d’année, c’est le maître qui propose les premières questions. Les enfants
sont ensuite encouragés à formuler les leurs : c’est alors en réunion de
classe qu’est choisi le sujet de la semaine suivante et que peut être discuté
l’aspect philosophique de la question proposée. Les questions que proposent les
enfants sont régulièrement les « grandes questions », objets
habituels des pensées philosophiques, c’est la recherche des interrogations
universelles : la mort, la vie, l’intelligence, la vérité (F. Arsac,
Valence).
L’élaboration des questions
donne lieu à un travail de recherche sur la nature des questions
« proprement » philosophiques, voire sur la formulation même de la
question qui peut être provocatrice : « Pourquoi doit-on
mentir ? » ou « Quand peut-on mentir ? » (F.
Arsac). Les enseignants reconnaissent que si les élèves sont à même de
rechercher et de proposer des sujets, des thèmes, la formulation du
questionnement leur incombe généralement, car c’est cette formulation qui aide
à problématiser le sujet.
L’atelier se déroule de
façon régulière, chaque semaine, au même moment. Il dure une dizaine de
minutes (protocole AGSAS). Certains enseignants du groupe l’ont étendu
davantage pour les Cours moyens. Dans tous les cas, sa durée est déterminée et
ne peut varier. Il est attendu par les enfants et par le maître, sans pour
autant faire l’objet d’une préparation spéciale : seuls la question ou le
thème sont prévus à l’avance. Pour les plus jeunes, on répète les modalités de
fonctionnement, on précise que ce qui va être dit est important.
Pendant le temps de
l’atelier, l’enseignant n’intervient pas. Cela ne signifie pas pour autant que
sa présence n’est pas forte et importante, au contraire, il garantit le bon
fonctionnement du dispositif, le calme et le respect de la parole. Les règles
ne peuvent être modifiées arbitrairement, ni par le maître, ni par les élèves.
Cette
année scolaire, le moment philo a lieu tous les jeudis matin, de 8H30 à 9 H.
J’enregistre
les échanges entre les enfants à l’aide d’un micro cassette qui est utilisé
comme un microphone. Le bâton de parole est manipulé par les enfants ou par
moi-même.
Les
enfants parlent et échangent à partir de sujets en majorité proposés par
eux-mêmes et quelquefois par moi-même.
Une
règle a été définie au départ : tout ce qui est dit par chacun d’entre
nous ne sort pas de la classe.
Pendant
la discussion, je n’interviens pas ou très peu, parfois pour recadrer la
discussion. Je suis le garant du cadre dans lequel se déroule la discussion.
La
durée de la discussion est fixée à 30 minutes maximum. J’ai mis par écrit les
dialogues des enfants. (C. Astier, Colombier le Vieux).
Cette organisation est toutefois susceptible
d’évoluer. L’année suivante, cet enseignant a choisi de mettre en place une
organisation sensiblement différente, en confiant aux enfants certaines tâches
de reformulation et d’élaboration d’une courte synthèse finale.
D’après les descriptions des
enseignants et nos observations, l’atelier de philosophie devenu pour certains
« le moment philo », sans que son caractère d’atelier de travail et
de réflexion disparaisse, a un caractère exceptionnel : c’est un moment
privilégié, que tous attendent avec impatience et dont les élèves n’apprécient
pas le report. Dès les premières séances, les enseignants sont étonnés, séduits
par la qualité et l’intelligence de ce qui se dit et par l’impact de ce moment
dans la vie de la classe.
La classe est aménagée différemment ou bien on
s’installe à la bibliothèque : « on est en cercle; on n'a pas de
bureau devant soi ». Chaque élève est libre de s'exprimer. Il n'y a ni
« forts, ni faibles », aucune note ne vient sanctionner l'activité;
« on ne coupe pas la parole pour corriger une erreur dans la maîtrise de
la langue orale. Les enfants n’interviennent pas quand un autre parle,
s'interdisent toute discussion à voix basse avec le voisin. Ce qui est dit
restera généralement interne à la classe et, en quelque sorte,
secret » (C. Eynard).
D’une manière générale, les
enseignants ont observé que les enfants sont à égalité dans ces débats, que
« l’absence de prépondérance de l’écrit libère l’activité des enfants en
difficulté, que le milieu culturel influe peu sur la profondeur des réflexions
des élèves. Ce qui compte surtout, c’est ce que l’on a vécu et l’image que l’on
a de ce que doit être la vie » (F.Arsac, ibid.).
Les enfants ayant un profil de bons élèves côtoient
ceux qui ne se reconnaissent pas dans cette catégorie et échangent à
égalité :
Et
les enfants qui n’ont pas encore pris la parole, qui restent silencieux…c’est
comme si un travail intérieur se réalisait dans chacun des élèves. Certains
enfants qui ne prenaient pas la parole dans les premiers moments philo
semblaient réflexifs, dubitatifs ou étonnés. Actuellement, tout le monde s’est
exprimé sur un sujet ou un autre depuis septembre » (C. Astier, ibid.).
Ces constats, explicités par les enseignants, sont
corroborés par les propos des élèves qui insistent sur l’importance prise par
ces moments dans leur emploi du temps hebdomadaire, sur l’intérêt à trouver un
lieu et un espace pour aborder ces questions dont « on ne parle jamais
ailleurs », questions pour lesquelles les réponses sont à construire, dont
certaines demeurent des énigmes et qui engagent de ce fait, pour le maître
comme pour les enfants, un nouveau rapport au savoir et à l’existence. Tous
sont alors des interlocuteurs à part entière inscrits dans une communauté
nouvelle, qui n’est ni celle de la classe « débattant » sur un sujet,
ni celle de la famille ou du groupe d’amis… Communauté qui, selon le point de
vue du psychanalyste, peut contribuer à faciliter « le passage
transitionnel de la vie et de la pensée endogamique familiale à la pensée
exogamique rationnelle de l’école » (Lévine, Moll, 2001).
Les enseignants du groupe INRP-OCCE ayant mis en
place quotidiennement des échanges régulés par les enfants eux-mêmes, ne
connaissent pas les difficultés que pourraient éprouver certains maîtres à
respecter la règle de non-intervention préconisée par J. Lévine :
« En effet, en raison de son identification modélisante, l’intervention de
l’enseignant risquerait d’interrompre le travail tâtonnant d’élaboration de la
pensée qu’effectuent les enfants ». Par contre, il est le fondateur
de cet espace de discussion et respecté comme tel. « Sa présence
silencieuse et confiante est nécessaire, car les enfants ne peuvent produire de
la pensée sur ces sujets importants que s’ils s’y sentent autorisés.
L’enseignant est le garant des conditions de prise de parole et des modes de
gestion du temps. Il représente aussi la légitimité de la perspective
qu’ouvrent les ateliers de philo » (J. Lévine, Les ateliers
philo…).
Dans ce contexte, le maître donne l’image d’un
adulte solidaire des enfants, montrant que tous sont confrontés aux mêmes
interrogations, légitimant le principe d’une solidarité nécessaire entre
enfants mais aussi entre générations.
Grâce aux confrontations au sein du groupe
INRP-OCCE, voire aux interrogations de leur hiérarchie, les enseignants ont
très vite mesuré les enjeux voire les risques liés au retrait du maître durant
la discussion : dérives par rapport au thème ou à la question ou au
contraire enfermement du débat, émergence de la parole privée en milieu
scolaire, « immersion dans l’affect » (Tozzi, 2001 : 28),
discours et prises de position non conformes à la Loi. Les commentaires des
enfants montrent d’ailleurs qu’ils sont sensibles à certains de ces aspects
qu’ils n’hésitent pas à critiquer : « parfois on reste toujours le même
sujet », « on tourne en rond », ou encore « on s’éloigne
du sujet ».
Les enseignants ont développé des stratégies pour
prévenir ou assumer ces risques. Parmi ceux-ci, l’enregistrement des
échanges (audio ou vidéo), qui donne lieu ensuite à un travail d’écoute et
d’analyse, à un retour sur la discussion précédente, voire à des prolongements
nous semble pouvoir permette au maître de jouer a posteriori le rôle qui lui
revient selon Tozzi, Lalanne (ibidem, 2001) : travail d’étayage et de
médiation indispensable pour d’une part, accompagner l’éveil de la pensée
réflexive chez l’enfant et d’autre part, ne pas laisser s’installer le libre
discours des opinions. « L’enseignant est alors plus actif, demandant des
précisions, des éclaircissements, suscitant ou apportant des reformulations,
proposant une synthèse » (F. Arsac).
Ce
moment, très court est suivi d’un «après, où l’on visionne, réécoute le premier
moment, pour que chacun puisse analyser le contenu du débat. L’enfant prend
alors conscience de ce qu'il a dit, ce qui l'amène à passer par une phase de
structuration de sa pensée. Il comprend la nécessité de réorganiser certaines
de ses capacités et est motivé pour ce changement. Chacun peut voir les progrès
réalisés autant collectivement qu'individuellement» (C.Eynard, Ibid.).
Les enseignants, quant à
eux, ont une occasion supplémentaire d’écouter et d’observer leurs élèves, dans
la prise en charge d’une parole individuelle et sont convaincus du bien-fondé
de ce retrait. Certains reconnaissent être naturellement « trop bavards en
classe » et maintiennent ce protocole pour être sûr de laisser réellement
laisser sa place à la parole des enfants, de ne pas vouloir combler les
silences, révélateurs du groupe « pensant ».
Les prolongements de
l’atelier sont possibles mais non systématisés : texte synthétique rédigé
par l’enseignant ou par les enfants, lectures complémentaires et parfois
travaux de longue haleine sur un sujet qui facilite le lien avec les
disciplines au programme : histoire, sciences de la vie et de la terre
plus spécialement.
Au terme de deux années d’expérimentation et de
fonctionnement, il apparaît possible de synthétiser les apports des ateliers
mis en avant par les enseignants sous quelques directions privilégiées,
notamment la construction de soi et la construction de la pensée par le biais
du langage intérieur et des interactions entre pairs, sans négliger la
dimension « citoyenneté réflexive » que des classes pratiquant la
pédagogie coopérative sont naturellement enclines à favoriser (cf. Cortier,
Dassin, 2002).
Le « moment
philo » aide l’enfant à construire son identité en se confrontant à ses
pairs. « Le débat qu’engage la classe interroge la pensée intime qu’a
construit l’enfant. Les interventions des enfants sont en résonance avec leur
vécu, aussi difficile soit-il. Dans et par le débat, les enfants se nourrissent
des expériences de leurs pairs ainsi que de leurs différents points de vue, les
comparant ainsi à leur propre vision des problèmes posés. Ils se construisent,
par rapport aux sujets abordés, aux apports des autres enfants, à la pensée
élaborée collectivement. En réfléchissant ensemble ils apprennent à mieux
comprendre le monde : ils grandissent… » (F.Arsac).
Capacité à prendre la parole
dans un débat, à argumenter
C. Eynard dans sa classe de
Cours moyen 2 profite de sa position de retrait pour une observation et une
écoute fine à l’aide de grilles et constate qu’en cours d’année, les
interventions de chaque enfant s'allongent et comprennent moins de phrases
inachevées.
« Tout
en restant spontanés, les enfants bredouillent moins, ils parviennent à
dépasser le niveau émotionnel. Les anecdotes, les références à leur seul vécu
ne constituent plus l'essentiel de leur discours. […] On constate, plus
particulièrement lors des phases de réécoute, une amélioration des compétences
dite transversales : écoute, mémoire, relation au discours de
l'autre ». (C. Eynard, ibid.).
Les formes et le contenu du débat évoluent :
les enfants ne répètent plus systématiquement ce qui vient d'être dit. S'ils
ont le même avis, ils sont capables de le formuler autrement, ils peuvent
s'opposer, confirmer ou renchérir tout en argumentant. S'ils sentent que
l'intérêt s'amenuise, ils posent au groupe, une nouvelle question, en relation
avec le thème choisi.
Vers la structuration de la
pensée
De nombreux indices
discursifs, révélés par la transcription et l’analyse des interactions
langagières montrent que les échanges s’inscrivent dans une perspective non
seulement dialogale (plusieurs locuteurs) mais dialogique (discours
structuré par la confrontation des échanges).
Les enfants apprennent à entendre ce que dit
l’autre, à rapporter des propos pour confirmer ou opposer des arguments :
énoncé du prénom en tête de phrase, « je ne suis pas d’accord avec »,
« pour revenir sur », etc. :
-Nicolas :
je reviens sur ce que tu as dit Violaine […]
-Violaine :
ce que vous avez dit Nicolas et Sophie, c’est en fait les manies des
enfants, ils sont tout le temps comme ça alors cela n’a pas bien à voir avec le
bonheur.
-Sarah :
Je ne suis pas d’accord avec ce que tu viens de dire Nicolas
parce que …(Transcription de l’atelier philo « Le bonheur, qu’est-ce que
c’est ? » , C. Astier, 2001).
Du « je » employé spontanément lors des
premières séances, on passe au « on » ou au « il »,
témoignant d’une distanciation :
-Anaïs :
le bonheur, c’est quand on est heureux, qu’on est joyeux. On
est content en fait ! par exemple, on s’est réconcilié avec une
amie et bien on est content. C’est ça le bonheur ! (Ibid.)
Sur le plan de la démarche philosophique, l’exposé
des opinions se fait d’abord par le biais d’exemples personnels, puis par la
discussion des exemples d’autrui et l’apport d’arguments (cf. intervention
de Violaine, ci-dessus). Sur le plan du contenu thématique, l’évolution des
échanges au cours de certains ateliers montre que dans un premier temps les
mots clés du questionnement subsistent, puis ils sont remplacés par des
synonymes, apparaissent ensuite les contraires, des mots de la même famille
pour, au fil de la discussion, opérer finalement un va et vient entre les
diverses facettes du concept. Comme le soulignent M. Cellier et M.
Dreyfus (in Tozzi, 2002 : 102), « c’est un type de discours
permettant d’analyser de façon quasi-idéale la double construction du savoir et
de la mise en mots ». L’alternance des avancées et des hésitations, les
phrases inachevées reprises par d’autres, les répétitions témoignent de la
cohésion de cette élaboration-construction de la pensée par le groupe. Il
arrive que les enfants soient capables de reproblématiser la question. Dans
tous les cas, ils sont capables de « formuler des doutes, d’émettre des
hypothèses, montrant par là qu’ils entrent dans une « culture du
questionnement » (C. Eynard, ibid.).
Soulignons que ces conclusions – encore
provisoires – au terme de deux années d’expérimentation et de
fonctionnement, montrant que les enseignants sont parvenus à conférer à ces
« ateliers » ou « moments philo » le sens et la valeur
d’une communauté dialoguant et pensant, portent sur des classes coopératives de
niveau CM1-CM2. Chez les plus jeunes, CP ou CE1, le respect des règles du débat
est plus difficile à obtenir et il apparaît nécessaire de diviser la classe en
demi-groupes. Les enseignant(e)s ont éprouvé la nécessité de s’appuyer sur la
lecture de textes ou d’albums pour enrichir et développer la réflexion des
enfants.
Il nous semble cependant qu’un travail
d’approfondissement voire de délimitation du « philosopher » et de
ses composantes reste à poursuivre, non seulement à propos des questions ou
thèmes proposés mais dans la nature des débats et des réponses apportées, afin que la spécificité de ces différents
lieux et moments de parole soit clarifiée pour tous et au profit de la
communauté éducative.
Références bibliographiques
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in Je est un autre, n° 6 et 7.
TOZZI,
Michel, (coord.), L’éveil de la pensée réflexive à l’école primaire,
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VYGOTSKI,
L.S., Pensée et langage, La Dispute, 1997.
[1] Une recherche-accompagnement correspond, selon le modèle développé dans le cadre de la mission Ecole primaire de l’INRP, au développement simultané de recherches-actions dans des classes et écoles volontaires, où un accompagnement direct et individualisé par des chercheurs ou des formateurs sous forme d’entretiens et d’observations, alterne avec des moments de rencontre, de mutualisation et de communication des expérimentations et travaux. (www.inrp.fr, rubrique École primaire).
[2] Notre texte s’appuie sur les contributions écrites et orales de Frédéric ARSAC et de l’école témoin de l’OCCE Célestin Freinet à Valence (26), de Frédéric Chazelle (Soleymieux, 42), de Claudine EYNARD (Vernosc les Annonay, 07) et Christian ASTIER (Colombier le Vieux, 07) au Congrès national de l’OCCE qui s’est tenu à Arras en juin 2002.
[3] Ce n’est pas le cas des 50 000 « coopératives » que fédère l’OCCE, qui fait souvent office d’un organisme facilitant la gestion de l’argent dans les écoles.