Ecole : repenser la réussite

 

Ecole : repenser la réussite

Texte initial, dont La Croix a publié de larges extraits dans son édition du 21 janvier 2008.

Quel sens l’école donne-t-elle à « la réussite » ? Les valeurs et les comportements qu’elle induit ne vont-ils pas à contresens de ses aspirations démocratiques ? L’égalité des chances ne masque-t-elle pas l’essentiel : l’obligation d’assurer la réussite de tous ?

Se recentrer sur cette triple question conduirait l’école à repenser sa tâche d’humanisation qui implique des pratiques d’éducation psychosociale, largement expérimentées, mais gravement négligées(1). Le terme humanisation désigne ici le processus éducatif qui peut nous conduire, individuellement et collectivement, à travers des apprentissages et non des exhortations, au déploiement de ce qui fait la réussite humaine. A savoir, la qualité du lien, allant de la cordialité et la tolérance à l’amitié et l’amour ; et la lucidité de l’esprit qui est connaissance de soi et force du jugement dégagé des préjugés. Or, en France, malgré des instructions officielles et l’implication humaniste des enseignants, la représentation dominante est que l’école est un lieu de transmission de connaissances intellectuelles et, secondairement, un lieu d’apprentissage de la vie. Il en résulte que les apprentissages de connaissance de soi et de relation à autrui ne sont pas traités.

L’éducation psychosociale a pour but de donner corps à l’éthique de la responsabilité et du dialogue : apprendre à s’affirmer sans opprimer ni se soumettre ; à cultiver l’empathie ; à mettre des mots sur ses émotions et prévenir ainsi les montées de violence ; à ne pas s’enfermer dans les ressentiments et à tirer un parti positif des conflits. La capacité d’écoute, l’esprit critique et autocritique, le savoir-vivre ensemble, le sentiment de co-responsabilité, constitutifs de l’esprit démocratique ne se décrètent pas : ils s’apprennent.* L’intégration de l’éducation psychosociale dans les « heures de vie de classe » susciterait les meilleures conditions pour l’appropriation des savoirs. Sa négligence coûte cher.

C’est, en réalité, la contradiction entre le système de valeurs invoquées par l’institution et les valeurs réellement transmises qui est à repenser. Car à l’école, comme dans la société, la réussite se juge sur la capacité de surpasser les autres bien plus que celle de coopérer. Visant l’égalité le système scolaire suscite la rivalité. La réussite y fonctionne comme une idéologie, inconsciente de ses effets négatifs sur le désir d’apprendre. Mais comment, demandera-t-on, le système scolaire peut-il éduquer à la coopération, à une émulation saine, dans une société de compétition effrénée dont il est partie prenante ? Cela renvoie à la question anthropologique : comment devenir soi-même et faire société ? Car personnes, école et société fonctionnent en interactions complexes dont le sens imprègne les esprits et la vie collective. Transformation personnelle et transformation sociale s’appellent l’une l’autre. Toute réforme perd de son impact sans cette articulation essentielle. Repenser la réussite sous ce jour nous aide à mieux saisir les causes profondes des échecs scolaires, avec leurs souffrances spectaculaires et celles, muettes, qui perturbent toute une vie. L’exaltation de la réussite telle qu’elle est vécue dans notre culture est au cœur des souffrances sociales et scolaires. Les émeutes dans certaines banlieues ne sont-elles pas marquées par ce point aveugle ? L’école, lieu de réussite et d’exclusion, s’y trouve rageusement visée. Mais les souffrances scolaires ne se limitent pas aux lieux socialement défavorisés. Les « cancres » sont de partout…( La psychologie de l’élève n’a pratiquement pas de place dans la formation des maîtres.) En réalité, l’école doit changer de cap, (« changer de « voie », dirait Edgar Morin). Sortir d’une culture infantilisante, de gagnants-perdants , pour s’orienter résolument vers une culture de coopération, une éducation humanisante où savoirs, savoir-faire, savoir-être, savoir vivre ensemble s’apprennent conjointement.

Des mesures pour donner du sens.

Dans une dynamique recentrée sur la réussite humaine, on peut à minima, insister sur quelques orientations qualitatives, de nécessité évidente et d’un faible coût :

Sans sous-estimer la complexité des facteurs en jeu, ces mesures pourraient susciter des effets profonds sur les représentations comme sur les valeurs transmises. Elles tendraient à dynamiser la motivation des élèves, à les protéger du désinvestissement ou de l’ennui en classe, voire de leur entraînement dans des spirales d’échec. De nature à apaiser le climat de la classe, elles entraîneraient une économie d’énergie et de temps passé à obtenir l’attention des élèves ; elles stimuleraient la curiosité et le plaisir d’apprendre, tout comme la joie d’enseigner. Réponses de fond aux problèmes de violence et d’autorité, elles auraient naturellement tendance à diffuser dans le corps social. Donnant à la réussite scolaire son plein sens, elles créeraient, sur le long terme, une culture humaniste moderne et commune.

                                                                                                                      Armen Tarpinian


(1) Ecole : changer de cap. Contributions à une éducation humanisante, Editions Chronique Sociale, 2OO7

(2) Site : www.decennie.net

(3) Edgar Morin, Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du Futur, Seuil, 2005.

COLLECTIF « ECOLE : CHANGER DE CAP » animé par Armen Tarpinian, Laurence Baranski, Georges Hervé, Bruno Mattéi, avec Marie-Françoise Bonicel, Isabelle Canouï, Henri Charpentier, Olivier Clerc, Daniel Favre, Jacques Fortin, André Giordan, Maridjo Graner, Véronique Guérin, Claire Héber-Suffrin, Jacques Lecomte, Brigitte Liatard, Edmond Marc, Edgar Morin, Aline Peignault, Brigitte Prot, Charles Rojzman, Théa Rojzman, Vincent Roussel, Claire Rueff-Escoubès, Édith Tartar-Goddet

 

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