Une revue qui devrait intéresser nombre de nos lecteurs :

Une revue qui devrait intéresser nombre de nos lecteurs :

La revue de psychologie de la motivation

83 avenue d’Italie, 75013 PARIS

Publiée par le CERCLE D'ÉTUDES PAUL DIEL, cette Revue semestrielle est distribuée sur abonnement (25 euros/an)

A titre d’information, voici le sommaire du dernier numéro paru :            Juillet 2003 ‑ N* 35
et les textes complets de 3 des articles de cette revue.

 

alomé

REVUE DE PSYCHOLOGIE DE LA

MOTIVATION

L’art d’aider (II)
Psychothérapie, culture, société

 

Armen TARPINIAN, Les enjeux de la psychothérapie :    
de l’individu à la société

Charles ROJZMAN, Psychothérapie et éducation
à la démocratie (entretien)

Nicolas DURUZ, Quelle aide peut nous apporter   
une psychothérapie ?

Serge GINGER, État des lieux

Gonzague MASQUELIER, Les fondements des psychothérapies

Willy A. SZAFRAN, Léon FROM, Réalités et illusions     
de la psychothérapie

Edmond MARC, Unité, diversité, complexité

 

Conrad LECOMTE, Annette RICHARD, 
Pour une psychothérapie pleinement relationnelle

Fanny MOUREAUX-NÉRY, Le partage, au centre…

Tan NGUYEN, Attention et présence dans la relation d’aide
et de thérapie

Jenny LOCATELLI, Quand le jardin fleurira…

Gérard LANGLOIS-MEURINNE, Peut-on être libre        
dans la relation thérapeutique ?

Nicole LANGLOIS-MEURINNE, La relation thérapeutique : un chemin à vivre

Armand PLAGNOL, Le paradoxe de la rencontre thérapeutique

 

Maridjo GRANER, Jane CAHEN, Un nouveau regard sur le moi

Serban IONESCU, Psychothérapies et société

Alain DELOURME, Psychothérapie et culture

Max PAGÈS, La violence politique :         
le regard d’un psychothérapeute

 

Cyrille CAHEN, Aphorismes

André PARINAUD, L’avenir de la vieillesse :      
pour un tutorat citoyen

Interactions TP/TS

Collegium International Éthique, Politique et Scientifique :

Déclaration d’interdépendance

Décennie de la Paix

 

CERCLE D'ÉTUDES PAUL DIEL

Revue semestrielle                                                               Juin 2003, N° 35


Revue de psychologie de la motivation. 2003 ¾ N° 35

Les enjeux de la psychothérapie
De l’individu à la société

Armen TARPINIAN

Un héritage

Nées dans un Occident désorienté, en deuil de certitudes métaphysiques et de valeurs descendues droit du ciel et, plus précisément, dans une Europe où les tensions sociales et les explosions guerrières ponctuaient l’histoire, la recherche et les avancées de la psychothérapie ne constituent-elles pas, à côté de celles, inouïes, des sciences de la nature, l’héritage le plus précieux et prometteur que le XXe siècle ait légué au troisième millénaire ? Là où les exorcismes et les prières ne suffisaient plus, le secours devait venir d’une médecine de l’âme de la psyché qui permette à chacun de comprendre les origines de sa souffrance intime, de ses symptômes invalidants, de ses tourments moraux ou spirituels, afin de retrouver le chemin de valeurs immanentes qui soient à la source du plaisir et de la joie de vivre…

Puissamment impulsée par Freud et ses successeurs, ce fut le début d’une grande aventure de l’esprit humain, dépassant de loin le champ du soin médical, et qui n’a pas fini de rattraper le retard que la connaissance du monde intérieur la psychique avait pris sur la connaissance du monde extérieur la physique. Cela non seulement au point de vue d’une « science » de la psyché, mais aussi d’un art de vivre averti de ce qui concourt à satisfaire ou au contraire fait obstacle à notre désir le plus essentiel : celui de tisser des liens heureux avec nous-mêmes, avec autrui, et avec le monde.

Les névroses, dont l’étiologie est complexe à la fois affective, éducative, sociale et culturelle sont des stratégies faussées par lesquelles nous tentons en vain de satisfaire ce désir essentiel. Le sadisme et le masochisme, l’excitation maniaque et la douleur dépressive, ne sont-ils pas aussi des signes extrêmes de cette difficulté vitale ?

Les approches psychothérapiques au début strictement médicales se partagent aujourd’hui entre celles qui s’attachent en priorité à lever les obstacles inconscients qui s’opposent en chacun à ce désir essentiel, et celles qui mettent l’accent sur les voies positives pour le réaliser. « Chercher ses faiblesses, c’est trouver ses qualités » disait hier Diel. Aujourd’hui, les psychothérapeutes de la motivation ajoutent : « Développer ses qualités, c’est dépasser ses faiblesses. » Cette opposition trace encore une frontière entre les psychothérapies d’inspiration psychanalytique et les psychothérapies dites humanistes. Reste que les unes et les autres visent à éveiller notre conscience introspective et notre émotivité profonde pour affronter la question vitale qui nous taraude et que Diel, pour lui-même, résumait ainsi : « D’où vient-il que cherchant si fort ma satisfaction, j’en vienne à tant souffrir ? » (*).

Question personnelle mais qui se laisse étendre à la vie sociale et collective : d’où vient-il qu’aspirant au fond de nous à l’entente et à l’amour, nous ayons tant de peine à bien vivre en couple, en famille, en groupes ou nations, et entre êtres humains en général ? Si le désir d’amour nous habite, pourquoi tant de haines ? Question qui n’interpelle pas que la psychothérapie, mais par laquelle elle est en premier lieu concernée.

La boîte noire

La diversité voire le foisonnement de ses réponses, cristallisées en théories et écoles plus ou moins rivales, semblerait démontrer que la réponse unique n’existe pas. Le problème se compliquant par la fâcheuse tendance de chaque école à se juger comme la meilleure sinon la seule qui vaille. Jeu d’illusions qui comme en bien d’autres domaines fait que chaque auteur quelque peu original trouve des disciples qui l’intronisent comme le grand Maître. Il y a là un sectarisme dont il ne faut pas trop vite conclure à la secte. Car la foi, même excessive, en ses découvertes est nécessaire pour les faire reconnaître. Reste que la vraie « boîte noire » de la psyché, la zone de plus grande résistance, est habitée par la motivation fuyante symbolisée dans le mythe par le serpent d’un ego qui profondément ne s’estime que s’il se sent le meilleur, le préféré, par crainte tout aussi démesurée d’être le moins digne d’estime et d’attention. Adler a donné de cette ambivalence « supériorité/infériorité » des analyses auxquelles la psychologie qui a suivi est profondément redevable, bien que pas toujours expressément reconnaissante (**).

Cette motivation égocentrique, effet inévitable du processus d’individuation, trouve à se renforcer par les frustrations des besoins humains fondamentaux (sécurité, amour, estime de soi et d’autrui). Elle agit, pourrait-on dire, comme une drogue mentale, prometteuse de félicité intime, et dont le manque renvoie à des états d’âme de type dépressif. Comme l’alcool, elle peut procurer un état d’euphorie passagère qui masque l’insatisfaction profonde du désir essentiel. Même chez ceux ou celles dont le métier est d’interroger les ombres, la lucidité ne suffit pas pour s’affranchir de cette zone de résistance obscure, source des dogmatismes, des fanatismes, de la course obsédante au pouvoir. Cela réclame une forte densité d’auto-acceptation et d’humour : de se libérer par le rire plutôt que de trop s’accuser. Bernard Shaw l’avait bien compris qui commençait ainsi une conférence : « Mesdames, Messieurs, Platon et Aristote sont morts, Socrate et Jésus sont morts, Dante et Shakespeare sont morts, et moi-même je ne me sens pas très bien ce soir… »

Les moyens et les buts

En réalité, la psyché est un univers trop vaste pour qu’une seule approche, quelle que soit son excellence, la circonscrive. L’unification théorique des psychothérapies, lointaine, ne pourrait s’opérer qu’autour de la définition du développement psychique et des besoins humains fondamentaux. L’unité pratique, de mieux en mieux reconnue par les différentes écoles, y compris par celles dites encore à tort comportementalistes, se fonde, on le sait depuis Rogers, sur les qualités psychothérapiques universelles qui animent les thérapeutes : accueil positif, empathie, écoute, authenticité, humour, capacité d’autocritique, autonomie… On peut dire, globalement, que ce sont ces qualités que les thérapeutes visent à favoriser chez celles et ceux qui leur demandent aide. « En situation médicale, disait Balint, c’est avant tout la personne du médecin qui se prescrit ». De ces qualités universelles, buts et, pour une très large partie, moyens d’action de la psychothérapie, on peut dire sans beaucoup de risque de se tromper que l’intelligence, l’amour, la liberté constituent le socle : aspirations dynamiques pour le thérapeute, elles sont des balises pour l’avancement de l’analysant. L’amour, ici, est placé au centre, comme la fraternité devrait l’être dans la devise républicaine, disait Pierre Leroux (*).

L’amour

S’il est en effet un champ que toutes les psychothérapies labourent, de façon implicite ou explicite, c’est bien celui de l’amour dont la force même d’attraction constitue le piège, et dont la blessure sa décomposition en amour-haine depuis la tendre enfance constitue la souffrance essentielle. « Aime et fais ce que tu veux », proclamait Saint-Augustin, prolongeant le précepte évangélique d’aimer son prochain comme soi-même. Le conseil va droit au cœur. Mais quid du mode d’emploi ? Comment nous aimer et aimer autrui malgré nos imperfections et celles d’autrui, comment aimer la société avec ses inégalités, ses injustices, ses guerres fratricides ? Comment aimer le monde malgré les malheurs et une fin certaine ? Nous faut-il vraiment être sûr de survivre à notre mort pour consentir à accueillir la vie comme l’inattendu, la surprise, l’improbable, le mystère ? La survie est-elle une condition pour trouver joie et courage ici-bas ? La psychothérapie, comme la vie dont elle est une expression, n’est qu’une histoire d’amour où celui qui aura quelque peu appris à mieux s’aimer et aimer, pourra aider celui qui souffre de trop mal y parvenir. Tendue entre transfert et contre-transfert, la relation psychothérapique n’est pas sans embûches ni chausse-trapes.

L’intelligence

Il y faut, de part et d’autre, beaucoup de cœur à l’ouvrage, mais aussi nécessairement, c’est le deuxième volet de notre triptyque, une profonde mobilisation de l’intelligence ; pas au sens rationnel ou intellectuel du mot, mais au sens d’une compréhension attentive, empathique, de la réalité intérieure où ce que l’on ne sait pas de soi se vit dans les rêves nocturnes (qu’on s’émerveille d’avoir rêvés après que le travail d’analyse nous en ait fait comprendre le sens).

De même que l’intelligence scientifique transcende les apparences matérielles, l’intelligence psychothérapique nous aide à découvrir ce que nous sommes en réalité et non ce que nous voulons croire et faire croire que nous sommes. Jeu de cache-cache où, courant après des qualités illusoires, nous perdons de vue nos qualités véritables. La thérapie nous fait retrouver l’art du jardinier qui sait distinguer le bon grain de l’ivraie. Nous rendant meilleur lecteur de nos motivations intimes, l’intelligence psychothérapique nous aide à guérir des « blessures culturelles » causées par les préjugés pseudo-religieux ou idéologiques, si souvent à l’origine des pathologies individuelles et collectives : intégrismes de tous ordres, sexisme, racisme, compétition effrénée vers les richesses ou le pouvoir.

La liberté

La connaissance de soi que cela implique symbolisée parfois dans les rêves de début d’analyse par de nouvelles paires de lunettes voire des jumelles ouvre des portes à notre besoin de liberté. Prenant conscience de nos peurs de l’autre et des ressentiments qui absorbent une si grande part de notre énergie, nous apprenons à nous lier à nous-mêmes sans égocentrisme, et à nous lier à autrui sans nous aliéner, ce qui est une définition de l’amour en général. On voit quel profit les relations de couple, l’éducation, la vie professionnelle, associative, politique, etc., peuvent tirer d’une telle liberté.

Nous ne sommes pas libres des conditions dans lesquelles nous naissons, mais nous pouvons apprendre à libérer notre potentiel d’humanité des conditionnements affectifs, sociaux et culturels qui l’auront plus ou moins affaibli. Toutes les écoles de psychothérapie s’accordent à faire de la formule célèbre de Sartre, le fondement commun de leur éthique : « Tu n’es pas responsable de ce que la vie a fait de toi, mais tu es responsable de ce que tu fais de ce que la vie a fait de toi ! » Tout l’art d’aider des psychothérapeutes, c’est de faire de cette exhortation existentielle un savoir-être instruit des pièges que l’individu, même averti, peut se tendre à lui-même. Le mythe de Thésée nous prévient qu’il ne suffit pas d’avoir saisi une fois le fil d’Ariane pour sortir transformé du labyrinthe…

Psychothérapie et culture

La désorientation individuelle n’est généralement pas si grande le bon sens le plus souvent suffit qu’il faille nécessairement recourir à la psychothérapie. Celle-ci, rappelle la psychothérapie de la motivation, est une rééducation dans la mesure où elle reprend la tâche de développer des capacités que l’éducation aura par trop manquées. Travaillant à la fois sur les blessures de la mémoire et sur les troubles de l’anticipation qu’elles entraînent, la psychothérapie constitue éminemment un lieu de résilience, de créativité retrouvée.

Lieu de halte, de lâcher-prise et de réapprentissage, le temps qu’elle demande dépend paradoxalement de la capacité du sujet d’apprendre à s’en passer, après s’être constitué un viatique de repères et de sens qu’il pourra cultiver tout au long de sa vie. Fondée sur l’intensité intersubjective de la rencontre, celle de l’offre et plus encore celle de la demande, la psychothérapie gagnera souvent à être plutôt brève : d’avoir senti, compris et quelque peu intégré la bonne manière de se lier à autrui, de s’affirmer sans opprimer ni se laisser opprimer (cela s’appelle « assertivité » dans le langage psy…) constitue un savoir-être auquel la vie donnera maintes occasions de s’exercer, se conforter et s’affiner.

Le lien entre les buts de l’éducation et la tâche réparatrice de la psychothérapie explique le double niveau auquel les demandes d’aide affluent ; celles qui vont au soin proprement dit, pour des symptômes douloureux et contraignants ; celles qui vont à un développement personnel. Ce lien explique aussi comment en retour la culture, dont l’éducation est le terreau, peut être enrichie, ensemencée par les apports de la psychothérapie. Cela tant par la compréhension des causes de la souffrance psychique que par celle des facteurs qui contribuent au développement de nos capacités fondamentales de lien d’âme et de lucidité d’esprit.

Dans l’histoire de la pensée et plus largement dans le processus d’humani-sation, le moment psychothérapique aura été celui où l’on aura découvert et pris acte que l’art de vivre comme tout art peut se cultiver et s’apprendre comme un métier !

Il faut le désir certes, mais aussi des outils. Disons plus : l’aventure psychothérapique ne se limite pas au bénéfice que chacun peut en tirer individuellement. Les connaissances qu’elle apporte peuvent inspirer, de façon collective, de nouvelles pratiques éducatives, sociales et culturelles. Mais les responsables politiques, notamment de l’éducation et de la santé, et les citoyens en général n’ont pas encore pris la mesure de l’immense économie de souffrances, de pathologies individuelles et sociales (et de coûts financiers exorbitants) qu’une application bien orientée, pondérée, de ces savoirs intérieurs de la « psychique » entraînerait.

L’idée n’est pas que les enseignants, les soignants, les juges, les policiers, les politiques, passent par une psychothérapie. Mais de souhaiter que dans le concret de leurs activités, ils soient formés à faire évoluer leurs qualités relationnelles en portant plus d’attention aux sentiments et jugements de valeur qui les motivent. Cette transformation personnelle retentirait d’autant plus positivement sur l’institution d’appartenance que celle-ci en serait pleinement l’instigatrice. En ces temps de très grande difficulté, il n’est pas un luxe d’en rêver pour l’école : en réalité, ce qui paraît de l’ordre de l’utopie dans une France où l’obsession est de s’en tenir à une transmission pure et dure des savoirs, est en voie d’expérimentation et de validation en des pays comme le Canada ou la Finlande, les États-Unis et la Suisse, entre autres.

C’est donc à repenser notre culture dans ses manifestations les plus générales et quotidiennes que la psychothérapie nous engage, à partir des notions qui se sont progressivement dégagées de la recherche et de l’expérience psychothérapiques depuis plus d’un siècle. Elles n’inventent pas une nouvelle sagesse. Celle-ci est de tous les temps et sous-tend toutes les cultures, mais les savoirs psychothérapiques lui offrent de nouveaux moyens de s’incarner.

 

C’est dans cette perspective que nous avons voulu reprendre, dans cet ensemble de réflexions sur la psychothérapie, l’article d’Alain Delourme paru dans un récent numéro (*), et que nous avons choisi de faire un entretien avec Charles Rojzman dont les travaux sur le terrain, comme aussi ceux de Gérard Mendel et de son équipe et de quelques autres, ne laissent pas d’être prometteurs (**). Il faudrait une grande lucidité et une volonté politique affirmée pour que l’utilité de ces pratiques nouvelles fasse l’objet d’un débat ouvert à tous les citoyens. Il s’agit là d’un enjeu de société où la compréhension même de ce qui fait la santé et la maladie, qu’elles soient organiques ou psychiques, ou les deux à la fois, puisse inspirer une hygiène mentale et sociale hautement préventive (*).

La psychothérapie aura d’autant mieux prouvé sa valeur qu’y recourir deviendra moins nécessaire. Cela certes n’est pas pour demain : c’est œuvre de culture, qui opère dans le temps long, celui de l’évolution du vivant, et non sur le temps emballé du progrès technique (**). Mais l’enjeu du millénaire étant celui d’une bonne survie commune et plus encore peut-être, d’une simple survie la joie que promet l’une et la peur que suscite l’autre feront-elles que l’humanité maîtrise plus dynamiquement les risques que lui font courir sa propre inhumanité ?

« La vie n’est pas pressée, c’est nous qui le sommes ! », disait Paul Diel.

 

 

 

La Revue s’est associée au projet « Dialogues en humanité » (cf. N° 34, p. 138) dont l’ambition est de réunir, avant la fin de la décennie, une Conférence internationale sur les risques que l’humanité se fait courir par son auto-aveuglement et sa barbarie : réalité anthropologique qu’il nous faudrait « savoir élever au rang d’une question politique » (Patrick Viveret).

Sous l’égide de la Communauté Urbaine de Lyon — organisatrice déjà des « Dialogues pour la Terre » animés par M. Gorbatchev — un séminaire préparatoire s’est tenu avec succès au Couvent de la Tourette, du 12 au 14 mai 2003. Un premier Colloque est prévu pour le printemps 2004.


 

Revue de psychologie de la motivation. 2003 ¾ N° 35

Psychothérapie
et éducation à la démocratie

Charles ROJZMAN

Armen Tarpinian : Nos lecteurs vous connaissent pour le moins par vos contributions à la Revue. Certains lisent vos ouvrages et ont vu, je le sais, le film qui a été consacré à votre travail par Bernard Mangiante, A l’écoute de la police, d’autres se demandent quelle est la voie à suivre pour devenir thérapeute social. Le but de cet entretien est de montrer que les connaissances et les pratiques élaborées par la recherche psychologique dans le domaine de la psychothérapie et de la relation d’aide sont de nature à nous faire repenser et féconder notre culture et notre vie sociale ; comment elles peuvent ainsi nous conduire à un humanisme plus éclairé, mieux outillé pour aider les individus et les sociétés à développer des ressources confortant le processus d’humanisation. De lier de façon plus effective et profonde les institutions démocratiques et l’esprit démocratique.

Puis-je vous demander d’où vous est venu à vous-même ce désir d’intégrer les vertus de la psychothérapie dans la culture et les pratiques sociales ? Pourriez-vous nous dire rapidement quel a été votre cheminement ?

Charles Rojzman : La question qui a hanté ma vie est celle des violences collectives. qui pour moi masquaient la violence dans la famille. Tout ce qui n’allait pas dans notre famille venait prétendument du collectif. Le drame familial était recouvert par le drame collectif vécu par ma famille de façon effectivement très violente. Ça se passait durant la guerre en Pologne.

A.T. : Où vous êtes né ?

C.R. : Non, je suis né en France. Mon père est venu en France en 1937. Il avait fui un pogrom comme beaucoup de jeunes juifs, qui ont décidé à ce moment-là de fuir la Pologne en se promettant de faire venir leur famille plus tard. Je pense que c’est ce qu'a fait mon père, mais il n'a jamais voulu en parler ; il avait eu quatre garçons là-bas, je ne l’ai appris qu’à l’âge de 40 ans... Il n’a pas pu y retourner à cause de la guerre. Ses parents, ses frères et sœurs, ses enfants et sa femme ont été massacrés en 1942 avec 1500 autres juifs, rassemblés dans le cimetière. Cela se passait le jour même de ma naissance. Tout ça a inconsciemment pesé sur mon enfance. C’est sans doute la sourde obsession de ces violences collectives qui m’a conduit vers la thérapie sociale.

A.T. : Ce qui vous avait conduit à la psychothérapie, était-ce cette souffrance si mal identifiée vu le silence de vos parents ?

C.R. : Consciemment, non. J’étais l’héritier de mon père et me comportais comme lui qui semblait vivre comme s’il n’éprouvait aucune souffrance. Quand j’ai commencé ma psychothérapie je souffrais peu, je faisais plutôt souffrir les autres !

A.T. : Le martyre du peuple juif, ce n’est pas quelque chose qui vous hantait ?

C.R. : Non, je ne ressentais aucun malaise personnel. Ce qui m’avait conduit vers la psychothérapie, c’était un intérêt intellectuel pour la connaissance du psychisme. C’est à travers la psychothérapie que j’ai découvert la souffrance et ce que j’avais fait pour me la cacher. Cela a constitué pour moi une véritable mutation...

Mes parents ont quitté la France pour Israël en 1962 ; j’avais 18 ans. J’étais un rebelle : tout ce que je trouvais de bien là-bas, c’étaient les Arabes, l’architecture, la cuisine, les mentalités arabes ! alors qu’en Israël mes parents se sentaient enfin chez eux. Toutefois, intéressé par l’expérience socialiste, je suis allé vivre dans un kibboutz. Revenu en France, après des études de littérature, je n’ai pas voulu aller jusqu’à l’agrégation, c’était trop « bourgeois » pour moi : l’idée d’être agrégé ou normalien m’était insupportable. J’ai connu un long temps de révolte et d’errance. Puis après des études agricoles j’ai mené pendant dix ans une vie d’agriculteur et j'ai fait ensuite de la formation d’adultes étrangers dans des foyers d’hommes principalement turcs et maghrébins. Ça m’a vraiment passionné.

Pour améliorer mes compétences de formateur, j’ai repris des études à Vincennes. Il y avait un enseignement très riche. J’ai commencé à m’intéresser à la psychothérapie pour améliorer mon travail avec les autres. Pas pour moi, puisque moi j’allais très bien ; c’étaient les autres qui allaient mal... Mais entreprenant une psychothérapie je suis enfin entré dans mon problème : j’ai découvert la profondeur du drame familial et personnel. J’ai fait une psychanalyse qui a duré longtemps. J’étais enthousiasmé, j’allais à la découverte de moi-même. Puis je suis devenu psychothérapeute, tant en individuel qu’avec des groupes. Mais assez rapidement, j’ai eu le sentiment que le travail de la psychothérapie ne contribuait pas suffisamment à socialiser les gens, mais tendait plutôt à les narcissiser. J’étais profondément insatisfait, d’autant plus que j’avais toujours ressenti un très vif intérêt pour les mouvements politiques d’émancipation. C’est dans ce contexte-là que j’ai compris les limites de la psychothérapie et celles de la politique : celle-ci ne tenait pas compte de la profondeur des drames personnels ; celle-là sous-estimait l’importance de l’environnement social, économique.

Changement personnel et changement social

C'est à cette période qu’on m'a demandé si je voulais former des soignants d’hôpital chargés de l’accueil des immigrés. Je me suis dit : pourquoi ne pas m’inspirer de la psychothérapie pour aider ces gens à mieux accueillir les étrangers ?

Là j’ai fait trois découvertes. Première découverte : j’observais que derrière les sentiments de haine, de rejet ou de mépris se tenaient des peurs de l’autre, toujours les mêmes. Deuxième découverte : je constatais la force des interactions systémiques. Dans la peur d’être moins bien considérés, les étrangers venant dans les hôpitaux, eux non plus n’aimaient pas les soignants, leur manifestaient de l’antipathie : il n’y avait pas d’un côté le méchant soignant et de l'autre le gentil immigré, mais des sentiments d’hostilité réciproques qui se renforçaient en spirale... Troisième découverte : j’ai pu observer que les plus racistes étaient souvent les plus humiliés dans l’hôpital. Ainsi les femmes de service se révélaient être plus « racistes » que les médecins ou les infirmières. Je me suis rendu compte que dans l’institution elle-même, circulaient de la haine, de la peur. Et, plus que tout, l’humiliation, qui est le pire à vivre.

À partir de ces découvertes, j’ai eu l’idée d’aller dans une ville de banlieue, où vivaient beaucoup d’étrangers. C’était à Mantes-la -Jolie. C’est là que j’ai mis en place ma méthode. J’ai commencé à inventer des pratiques et à réfléchir sur ce que je faisais. J’ai vu par la suite que ma pratique était proche de celle qu’Eliott Jaques pratiquait, en entreprise, en Angleterre dans les années 40. J’ai découvert Melanie Klein. Je me suis rendu compte que je suivais un processus qui était le passage de la position schizo-paranoïde dont parle Melanie Klein à la position dépressive. Une position où la mère en particulier, est vécue comme deux personnes séparées, la bonne mère qui fait tout, et la mauvaise mère qui frustre. Vient un moment où l’enfant comprend que la même personne peut être à la fois bonne et mauvaise. Ce processus de maturation, l’amène à accepter ses propres aspects violents ou négatifs et lui fait découvrir qu’il a une possibilité d’action sur le comportement de l’autre, qu'il peut le rendre plus bienveillant à son égard ou le contraire. C’est là que commence à poindre le sentiment de son pouvoir sur lui-même et sur autrui : sa responsabilité.

C’est exactement ce processus que je mets en marche dans les actions de thérapie sociale : je m’efforce de mettre en place un environnement favorable qui permette de diminuer les peurs de base et donc à mieux accepter l’autre et mieux s’accepter soi-même. Se reconnaître co-responsables c’est tout le contraire du processus qui fait de l’autre le bouc-émissaire et de soi la victime.

A.T. : Ou l’inverse d’ailleurs chez le dépressif.

C.R. : Oui. En travaillant de cette façon-là, j’ai découvert petit à petit le poids de l’institution et son caractère pathogène : qu’il est vain de vouloir que les individus deviennent plus ouverts, tolérants, sociables, s’ils continuent à vivre dans une institution dont le système hiérarchique et compétitif inadapté favorise la peur et non la sociabilité. Je me trouvais face au paradoxe soulevé par Edgar Morin : « Comment changer l’être humain si on ne change pas les institutions ? Comment changer l’institution si on ne change pas les êtres humains ? » L’idée m'est venue de créer des environnements qui donneraient aux individus qui le veulent la possibilité de changer et de créer des dispositifs qui leur permettent d’agir sur les institutions. Si l’école est différente, si le système politique est différent, si tout le système institutionnel est différent, moins pathogène, les individus vont développer leur sociabilité. Il y a là une causalité circulaire, une dynamique de changement à mettre en branle.

Intelligence collective et démocratie

A.T. : Ce que vous dites va dans le sens de ce que vise l’Association Interactions, Transformation personnelle/Transformation sociale récemment créée (cf. présentation dans ce numéro). Pour nous comme pour vous, si je comprends bien, comme pour Morin, il s’agit là d’un nouveau paradigme : la prise en compte conjointe du changement personnel et du changement social et institutionnel. Une co-responsabilité d’ordre systémique qui peut concourir à une meilleure évolution commune. Ne serait-ce pas là le sens même de la démocratie ?

C.R. : C’est tout à fait ce que je pense. Je peux d’ailleurs, à cet égard, vous apporter le contre-exemple du kibboutz où j’ai vécu plus d’un an. Celui-ci constituait un environnement en principe favorable à la sociabilité et à la coopération. Mais on a voulu en faire une structure répétable à l’identique et quasi inchangeable au lieu de créer des dispositifs qui permettent aux individus d’agir en permanence sur eux et réciproquement.

Même en ce cas, ce n’est pas gagné pour toujours. Il faut d'abord former les formateurs : les enseignants, les travailleurs sociaux, les policiers etc. Imaginez, par exemple, l’importance des interactions dans les prisons entre le personnel et les détenus.

La thérapie sociale s’exerce sur deux axes : le premier c’est la formation à tous niveaux hiérarchiques des professionnels de ces institutions; le second, ce sont les « groupes de travail » notamment dans les villes. Il s’agit de provoquer des changements dans les institutions grâce à la production d’une intelligence collective. Aujourd’hui, les institutions sont davantage prêtes à accepter des changements car elles se trouvent en état d’impuissance et de souffrance, qu’il s’agisse de l’école, de l’hôpital, de la police dans les banlieues, etc. Les problèmes ne peuvent plus être résolus de façon classique, d’en haut, par des experts. Seul un effort d’intelligence collective peut permettre de les résoudre et de mieux adapter les institutions à leurs missions sociales : de les rendre ainsi moins pathogènes.

A.T. : Personnellement, je tiendrais volontiers le concept d’intelligence collective comme une huitième forme d’intelligence, tout comme je ferais de l’intelligence psychothérapique la neuvième forme.

C.R. : Oui. Pour ce qui est de l’intelligence collective il s’agit, dans des groupes de résolution de problèmes, d’assurer une bonne circulation de l’information. Car c’est le manque de circulation d’information qui explique que notre société soit devenue si pathologique et pathogène. Je veux dire que chaque groupe, chaque individu, vit avec l’information de son milieu de façon quasi autarcique. Je prends un exemple : un jeune de banlieue en situation de rupture n’a jamais l’occasion de raconter à un professeur ce qu’il pense et ressent de la réalité qu’il vit, car il y a de l’intimidation, de la méfiance, de la peur, de la haine. L’information ne circule pas. De même le gardien d’immeuble peine à donner les informations qu’il a sur la vie du quartier, sur ce qu’il vit, aux responsables HLM de la cité. Il y a dans la société un blocage à tous les niveaux. Chacun reste avec les préjugés de son milieu, de son quartier ; avec aussi ses préjugés idéologiques. La thérapie sociale vise au changement des individus, leur permettant par là-même de provoquer des changements dans les institutions. C’est très important pour éviter que chacun, par ignorance de ce que vit et pense l’autre, verse dans un manichéisme qui s’auto-renforce dans les situations de stress comme celles que nous vivons.

A.T. : Il s’agit là d’une tendance anthropologique forte.

C.R. : Absolument. Mais elle est renforcée par des environnements qui génèrent de la peur. Notamment dans des époques de transition comme la nôtre. La peur de l’inconnu, de la solitude, de l’agression, du rejet, pour beaucoup de jeunes la peur d’être inutiles ; toutes ces peurs de base, renforcées par les environnements sociaux d'aujourd'hui, sont plus grandes que jamais, et dans certains pays ou certaines sociétés plus qu’ailleurs.

A.T. : Dans nos sociétés, il y a les phénomènes que vous dites ; il y a aussi une sécurité dont on pouvait manquer dans les siècles passés, au temps des bandits de grands chemins...

C.R. : Vous savez, la réalité psychique ne fait pas de comparaison entre le XVIIIe siècle et le XXe siècle ; elle compare ce qu’elle vivait il y a dix ans et ce qu’elle vit aujourd’hui. La tentation est aussi de vouloir résoudre ces problèmes par le collectif et de créer une « thérapie sociale » pathologique

A.T. : Vous pensez à quoi ?

C.R. : Au fait que les systèmes identitaires ou religieux peuvent être recherchés comme des remèdes collectifs permettant de calmer les peurs. Si vous avez le sentiment que vous n’avez pas de valeur en tant qu’individu, vous pouvez en avoir une en tant que croyant de telle ou telle religion ou idéologie politique plus ou moins fanatisée.

A.T. : Vous avez employé le terme « thérapie sociale pathologique ». C’est paradoxal. Est-ce volontaire ?

C.R. : Oui. Il y a des thérapies collectives fondées dans des identités meurtrières qui peuvent soulager le malaise individuel. Le nazisme a sauvé à mon avis beaucoup d’Allemands de la névrose individuelle et de la dépression. Je pense que l’islamisme, par exemple, peut sauver beaucoup d’individus de la dépression.

Je pense réellement que des maladies collectives, des hystéries collectives, peuvent guérir des maux individuels, c’est ce que je veux dire.

A.T. : Disons que l’on passe alors d’une névrose individuelle à la névrose collective, mais je vous accorde que tout cela est complexe... On peut dire également, c’est vrai, que l’on « guérit » en entrant dans une secte.

Je souhaiterais que vous nous parliez un peu plus de votre travail dans les institutions, et par exemple dans les écoles, notamment avec les enseignants. Comment espérer que ces pratiques innovantes soient officiellement reconnues et, progressivement, se généralisent.

C.R. : L’école aujourd’hui est malade et par là même pathogène, car elle n’a pas encore été vraiment capable de s’adapter aux changements de l’environnement. Autrefois, entre les enfants et l’école il y avait un contrat, implicite ou explicite, mais il y avait un contrat. Aujourd’hui avec la massification de l’enseignement, ce contrat n’existe plus. L’école fonctionnait en accord avec une certaine forme de société ; elle a été révolutionnaire à un moment de l’histoire en proposant de substituer aux hiérarchies féodales des hiérarchisations par le mérite. Cette école a permis de créer et d’accompagner la société industrielle avec ses hiérarchies contestables, mais qui fonctionnaient tant bien que mal. Son but déclaré n’était évidemment pas de favoriser l’échec, mais en exacerbant la compétition des gagnants elle crée des perdants.

C’est ce qui fait que l’école n’est plus du tout adaptée à la réalité d’aujourd’hui. Jadis les perdants de l’école avaient une place dans la société. Il y avait aussi l’espoir que les enfants puissent faire mieux que leurs parents. Faiblement certes, mais l’école ouvrait des portes...

A.T. : Sauf pour l’enfant en échec dans des familles aisées où il était prévu et programmé pour la réussite.

C.R. : Il y avait des échecs individuels, mais globalement ça se régulait à peu près. Aujourd’hui ceux qui sont en échec à l’école n’ont plus de place dans la société. Ils ne peuvent plus être tout naturellement paysans ou ouvriers. Cela provoque un grand sentiment d’inutilité sociale. Le système est en panne et doit changer. Bloquée face au changement, l’école devient pathogène. Voilà l’exemple d’inadaptation d’une institution qui crée de la peur, de l’agression et de la violence. Et beaucoup d’humiliation évidemment. Quand vous êtes rejeté par l’école et que vous n’êtes plus rien, vous compensez par la délinquance ou l’exaltation des identités, par exemple. La violence et la souffrance qui en résultent inciteront-elles à créer les conditions d’un véritable changement ?

Quels changements pour l’école ?

A.T. : Imaginons que je sois un directeur d’établissement, j’ai entendu parler de vous et je vous dis : je sais que vous avez une bonne analyse et pratique touchant l’école ; quels changements pouvez-vous nous proposer ?

C.R. : Il y a deux axes : d’une part la thérapie sociale, d’autre part la formation: c’est-à-dire apprendre aux enseignants à travailler autrement, face à des enfants qui n’aiment pas l’école, n’ont pas de contrat avec elle, la haïssent, ou s’y ennuient. Comment fait-on ? En thérapie sociale, il s’agit, je l’ai dit, de former des groupes dans lesquels puisse se développer, par coopération, une intelligence collective susceptible d’affronter et de résoudre les problèmes. Il y a toutes sortes de points de vue et d’informations différentes sur ce qu’on a à faire ensemble. Il faut faire interagir tous ces points de vue, créer un groupe dans lequel se produise de l’intelligence collective.

A.T. : Vous parlez des enfants ou des enseignants ?

C.R. : Des enseignants. Comment peuvent-ils utiliser avec les enfants les ressources inspirées de près ou de loin par la psychothérapie ? Comment par exemple apprend-on aux enseignants à créer une dynamique de groupe qui soit favorable réellement à la sociabilité ? L’école en général ne sait pas travailler avec des groupes. On n’apprend pas dans les IUFM à créer un contrat avec des élèves. Pourquoi ? Moi par exemple j’ai acquis un savoir-faire qui me permet de travailler avec des gens qui ont toutes sortes de points de vue et qui n’ont pas forcément la même volonté de travailler ensemble. Ça on peut l’enseigner aux enseignants. Ça demande une qualification particulière.

A.T. : Les enseignants disent : on ne va pas dans les IUFM pour qu’on nous embête avec de la dynamique de groupe.

C.R. : Oui, parce que cette dynamique de groupe est complètement déconnectée des questions des enseignants. Par exemple ils se plaignent que dans les IUFM on ne les aide pas à répondre aux questions les plus courantes : comment fait-on dans une classe quand un enfant se lève et insulte le professeur ? Dans mes groupes de travail, il y a des gens qui m’agressent. S’ils le font c’est qu’il n’y a pas eu auparavant de travail de contrat avec le groupe. Ce que j’appelle un travail de contrat, c’est comment faire émerger les résistances, les refus, les doutes, les peurs, pour qu’on les mette sur la table et qu’on dise : une fois qu’on sait tout ça, comment travailler et avancer ensemble ? Il faut apprendre aux enseignants à quitter un système patriarcal dans lequel l’enseignant représente l’autorité qui sait et régit tout et à entrer dans un système où l’autorité intègre la coopération et ne se considère plus comme la seule source d’information. C’est vrai aussi des autres secteurs sociaux et politiques. Aujourd’hui l’autorité n’est respectée comme légitime que si elle est respectable. Un policier n’est pas respecté parce qu’il est policier, mais parce qu’il est un bon policier. De même un professeur, ou un père. Le système patriarcal a disparu. Aujourd’hui quand vous allez chez le médecin, vous ne dites pas : il sait tout, moi je ne sais rien. Vous discutez. Le bon médecin aujourd’hui c’est celui qui écoute, accepte le dialogue, les questions.

A.T. : Notre ami Daniel Favre parle d’une autorité décontaminée de l’idée de soumission. Pouvez-vous nous donner des exemples concrets d’intervention à l’école.

C.R. : Oui. Il y a des choses très simples. Je peux en huit jours enseigner à des enseignants à devenir capables de former un groupe dans lequel tous les élèves vont coopérer et travailler ensemble. Sinon, sans aucune connaissance de la dynamique de groupe, ils vont se retrouver en face d’un groupe qui va raviver les peurs de base et déclencher des systèmes de défense. Il va y avoir création de sous-groupes. Ils vont entrer en guerre les uns avec les autres, avec des phénomènes de leadership, des dominants, des rebelles. Les classes c’est aussi ça. J’assurais la formation d’un groupe de professeurs dans un collège de Seine-Saint-Denis, à la suite de quoi ils ont décidé de partir en vacances avec les plus mauvais élèves en mathématiques et de passer 15 jours à faire des maths. Ils ont utilisé la vie de groupe dans le sens que j’ai dit, et établi avec les élèves un contrat. Dans le système ancien on ne proposait pas de contrat. jamais personne ne m’a expliqué pourquoi il fallait faire des mathématiques, je n’avais qu’à avaler le programme. J’ai refusé, je n’ai jamais appris les maths. Ici, travaillant sur les deux registres du groupe et du contrat, les enseignants ont obtenu des résultats étonnants. Toute la classe s’est passionnée pour les mathématiques.

A.T. : Il a fallu toutefois qu’ils acceptent ces 15 jours hors programme officiel. Ce qui pose le problème de la généralisation de nouvelles pratiques qui modifient des emplois du temps syndicalement très surveillés !

C.R. : C’est la question. Comment susciter des changements de comportement individuels qui entraînent les changements indispensables des dispositifs institutionnels ? Vous ne pouvez pas mettre en place une police de proximité avec des policiers qui vont changer tous les ans. Il faut que les professionnels mieux formés poussent au changement des structures institutionnelles.

Vivre ensemble

A.T. : Les pathologies des banlieues sensibles ne sont-elles pas le miroir grossissant de pathologies qui se rencontrent aussi bien à Neuilly qu’ailleurs.

C.R. : En thérapie familiale on parle du « malade désigné » par la famille. Il me paraît que les « banlieues » sont les malades désignés de la société. Les banlieues ne font que révéler les maladies de la société que sont la dépression, la paranoïa, la victimisation, la psychopathie, la sociopathie. Toutes ces maladies sont certes très visibles dans les banlieues, mais elles existent, à des degrés quelquefois plus atténués, dans le reste de la société. La difficulté à vivre ensemble et à travailler ensemble n’existe pas que dans les banlieues, elle existe dans de multiples entreprises privées et publiques. Elle existe même là où on s’y attendrait moins, dans les sociétés de psychothérapeutes. D’ailleurs, la preuve que la thérapie sociale répond à des besoins profonds, c’est que ces institutions dans lesquelles les gens ont fait un énorme travail sur eux-mêmes produisent encore de la psycho-pathologie.

A.T. : Cela vaut également pour les associations qui ont la fraternité, le dévouement, l’humanité en tête et même dans le cœur dans une certaine mesure...

C.R. : Ou qui prônent la non-violence…

A.T. : ... et qui finalement produisent de l’hostilité, de la haine, de la rivalité, comme ailleurs.

C.R. : Parce que ce n’est pas uniquement une affaire d’individus, c’est aussi une affaire d’institutions.

A.T. : Nous retrouvons là notre paradigme TP/TS, Transformation personnelle, transformation sociale. On avance mieux sur deux pieds...

C.R. : Les institutions n’ont pas appris à traiter leur propension à créer de l’inhibition, de la peur, du mal-être, à élaborer des conditions telles que les gens arrivent à les dépasser. En résumé, la thérapie sociale, ce n’est rien d’autre que d’apprendre à créer un groupe dans lequel l’intelligence collective va permettre une action des individus sur les institutions et réciproquement. À partir du moment où les peurs disparaissent, les individus retrouvent un profond plaisir à travailler ensemble.

A.T. : Le bénéfice personnel c'est que chacun se sent reconnu comme une personne, confirmé à travers l’attention qu’on porte à l’information qu’il donne tout en confirmant autrui en accueillant avec un réel intérêt son information. On est dans le potlatch.

C.R. : Mais cette information n’est pas connue et, surtout, pas communicable sans ce travail de groupe. Je prends un exemple simple : un enfant dans une classe de 6e dans un collège de Seine-Saint-Denis me dit : si on se met au premier rang, qu’on pose des questions au professeur, on se fera taper dessus pendant la récréation par des élèves qui nous traiteront de lopettes ou de fayots. Je demande : Personne n’intervient ? Les professeurs ? Non. Les professeurs sont fatigués, discutent entre eux et c’est la loi de la jungle. Cette information-là qui est connue par un enfant de 6e n’est pas connue par l’inspecteur d’Académie. Pourtant, si on veut régler le problème de la violence dans ce collège, on va demander, selon le fonctionnement habituel, qui détient la réponse ? C’est le spécialiste, l’inspecteur d’Académie. Donc on va lui demander de trouver la solution. Il va peut-être proposer que tous les vendredis de 11 h à 12 h on fasse une heure de discussion sur la violence. C’est ce qui est arrivé dans ce collège. Il va y avoir certes une discussion sur la violence mais dans un climat de peur qui fera que les enfants ne pourront pas exprimer l’information dont ils disposent. Il n’y aura pas de création d’intelligence collective.

A.T. : Comment faire concrètement pour que le moins lentement possible ces pratiques s’inscrivent dans le tissu de la formation des maîtres ?

C.R. : Il faut créer des instituts dans lesquels les professeurs vont apprendre à utiliser ces méthodes, la mienne et d’autres qui vont dans le même sens. Il y a la formation des enseignants et puis il y a le travail que font des socio-psychanalystes comme Gérard Mendel et son équipe, qui produisent un vrai travail de création d’intelligence collective dans le corps social, notamment à l’école (*), avec des outils pour former des citoyens démocrates. On ne crée pas la démocratie en la décrétant mais on la crée en faisant en sorte que les citoyens soient démocrates. Or un citoyen démocrate c’est un citoyen libéré de la peur.

A.T. : ... et qui sache s’affirmer sans écraser l’autre ni se laisser écraser ?

C.R. : C’est ça qu’on ne sait pas faire. Donc je dirais qu’il faut, pour démocratiser le fonctionnement de l’institution, former des professeurs à travailler démocratiquement. Ça passe bien sûr par un travail sur soi et aussi par la mise en place de groupes de travail qui traitent de situations concrètes, locales, en suscitant l’intelligence collective de tous les acteurs concernés.

A.T. : Même en faculté de psychologie, on enseigne de la psychologie, on ne forme pas à la psychologie, au travail sur soi. Cela dit, travailler sur soi ne veut pas dire entrer en psychothérapie, mais être plus résolument attentif à nos motivations, à nos attentes et à nos peurs... à leurs interactions avec les désirs et les peurs des autres... Cela s’observait spectaculairement dans le film consacré à votre travail « A l’écoute de la police ».

C.R. : Oui, il s’agit là d’une hygiène élémentaire mais que l’on a si peu apprise qu’elle apparaît difficile ou dangereuse. C'est l’exigence d’auto-examen si souvent rappelée par Morin, et qui est aussi celle de votre revue.

A.T. : Une dernière question… Comment peut-on se former à la thérapie sociale telle que vous la pratiquez ?

C.R. : J'ai mis en place une formation à la thérapie sociale, en France bien sûr mais aussi dans d'autres pays: aux États-Unis, en Allemagne, en Suisse. Certains de ceux et celles que j’ai formés à la thérapie sociale travaillent en ce moment à la création d'un institut de thérapie sociale en Russie, d'autres en Pologne.

A.T. : On imagine que les questions que nous avons évoquées dans cet entretien ne concernent pas que la société française?

C.R. : Même si les questions et les problèmes sociaux sont formulés de façon différente, le malaise est universel et le besoin de thérapies collectives très grand. Partout, on a la tentation de s'en prendre à des boucs émissaires et l'individu noyé dans la masse perd le sens et la conscience de son être propre et de sa responsabilité. Partout aussi grandit le potentiel de violence et d'injustice. Partout, on risque de se réfugier dans des identités meurtrières qui ne laissent pas de place à l'humanisation de l'humanité qui est pourtant devenue aujourd'hui la condition de notre survie.

Bio-bibliographie

Charles Rojzman est le fondateur d'« Impatiences démocratiques » et co-fondateur de « la Fondation franco-polonaise pour les nouvelles pratiques démocratiques ». Il est à l'origine d'une méthode transdisciplinaire — la thérapie sociale — forme renouvelée d'éducation à la démocratie. Il assure depuis plus de douze ans la formation d'acteurs de terrain et de personnels des services publics de tous niveaux à l'exercice de leur profession dans un contexte de crise. Il y a quelque temps, le Ministère de la Ville lui a confié une mission expérimentale de formation d'animateurs de groupes de projets « face aux violences » dans une dizaine de villes. Le Ministère de l'Intérieur l'a chargé d'une formation de formateurs de la Police Nationale.

Charles Rojzman est chargé de cours en DESS « psychologie des actions interculturelles » à l'université de Nancy 2 et en « Urban studies » à l'université de Philadelphie (États-Unis). Il anime également des cycles de formation à la thérapie sociale et des rencontres intercommunautaires dans différents pays (États-Unis, Allemagne, Russie, Guatemala, Macédoine... )

Il est l'auteur de différents ouvrages: La peur, la haine et la démocratie, réédition en poche Desclée de Brouwer, août 1999 ; Freud, un humanisme de l'avenir, Desclée De Brouwer, 1998 ; Comment ne pas devenir électeur du Front national (avec Véronique Le Goaziou), Desclée de Brouwer, 1998 ; Savoir vivre ensemble, agir autrement face à la violence et au racisme (avec Sophie Pillods), Syros, 1998, réédité en poche, La Découverte, 2001 ; Les banlieues (avec Véronique Le Goaziou), collection Idées reçues au Cavalier bleu, 2001.


Revue de psychologie de la motivation. 2003 ¾ N° 35

Un nouveau regard sur le moi

Maridjo GRANER, Jane CAHEN

Du « moi haïssable » au moi respecté

La prise en considération de la vie intérieure, du vécu comme on dit plus communément, est entrée dans les mœurs avec la diffusion de la psychologie dans nos sociétés occidentales. Cet intérêt pour l'introspection s'est fait jour à la fois à travers la pratique des psychothérapies qui touchent, directement ou indirectement, une grande partie de la population, à travers certaines émissions de télévision et de radio, les magazines, surtout féminins, et les best sellers de la vulgarisation psychologique. Parmi ceux-ci les noms de J. Salomé, M. Rosenberg, T. Gordon, J. Gray, G. Corneau, entre autres, sans parler de Françoise Dolto, sont connus d'un large public (cf. bibliographie).

Il en résulte un changement radical du regard porté sur le moi : nous sommes passés du « moi haïssable » (Pascal) à la reconnaissance et au respect de l'individualité, pas toujours exempts d'une certaine hypertrophie du moi, corrigée pourtant par la nécessaire relation et cohabitation avec les autres moi. Ce nouveau regard doit beaucoup à celui, attentif, que porte le psychothérapeute sur son client, et incite celui-ci à accepter ce qui monte en lui de désirs, d'émotions, de pensées, sans jugement ni honte, comme de phénomènes naturels ; prise de conscience qui permet de réviser ceux dont les conséquences s'avèrent insatisfaisantes.

L'émergence actuelle de l'individualité ne fait que prolonger et amplifier le mouvement d'individuation (conscience et responsabilité de soi) qui a fait sortir l'homme de l'animalité. Elle a fait évoluer les mentalités dans différents domaines de la vie familiale et sociale, avec des conséquences multiples, comme il est de règle dans tout progrès de la connaissance: il vaut ce qu'en font les hommes.

« J'ai droit à ma façon de vivre et de penser ; j'ai le droit de faire respecter mes désirs et mes sentiments, de me réaliser dans la direction que j'ai choisie ». L'affirmer sans complexe est une nouveauté autant pour les hommes, tenus par les conventions à une certaine réserve dans l'expression de leurs sentiments, et à tenir une place prescrite dans la société, que pour les femmes traditionnellement soumises. Il a été maintes fois souligné que cette nouvelle liberté de sentir et de penser a changé la vie des couples, plus attentifs l'un à l'autre et aux besoins de leurs enfants. Quand elle n'a pas dérapé vers un individualisme égocentré, ce qui est son danger inhérent et pas toujours évité, elle a permis d'intensifier les rapports affectifs, l'entraide et le respect mutuel dans la famille. Pour soutenir ces nouveaux rapports, des initiatives, comme celle d'un livret de préparation au mariage, proposé par des associations laïques de conseil conjugal, tiennent compte des avancées de la connaissance des motivations intimes qui sous-tendent les rapports de couple. Il est intéressant de noter que ce projet a le soutien des institutions officielles. Jusqu'à présent une formation, fondée sur des valeurs chrétiennes, n'était proposée que dans le cadre du mariage religieux.

Sur le plan social, la liberté gagnée par les individus a des effets positifs sur la démocratisation, elle inspire différents mouvements pour changer les rapports hiérarchiques dans les entreprises, qui commencent à privilégier l'embauche de personnes formées à l'entretien d'aide. A l'école un effort est fait pour sensibiliser les jeunes au respect mutuel par delà leurs différences, et promouvoir l'éducation à la citoyenneté, à travers, par exemple, les « heures de vie de classe » ou les interventions de formateurs spécialisés comme G. Mendel. Les groupes d'entraide, tels les Alcooliques Anonymes, la mise en place de médiateurs pour aider à régler les conflits « sans gagnant ni perdant » les différentes associations d'accompagnement de personnes en difficulté malades et mourants, prisonniers, endeuillés témoignent d'un intérêt individualisé pour la personne humaine qui s'enracine dans le respect que l'on se porte à soi-même jusque dans ses erreurs et ses faiblesses ou tout au moins dans la conscience de ce nécessaire respect de soi. Il en résulte une meilleure acceptation de personnes auparavant marginalisées, qui se manifeste par exemple dans la reconnaissance émergente de l'homosexualité, une liberté plus grande laissée à chacun de ses choix personnels en matière de carrière et de style de vie, ainsi que dans une prise en charge sociale des psychotiques qui se veut plus humaine. La psychiatrie elle-même a évolué vers une plus grande place accordée au dialogue psychothérapique à côté des médicaments.

Ce tableau ne doit pas faire oublier que l'exclusion fait toujours partie de notre société. La prise en compte de l'autre, respecté en tant qu'être humain, est encore loin d'être au cœur des rapports sociaux et des institutions même si elle est au cœur des préoccupations d'un grand nombre de mouvements d'éducation et de tous ceux qui sont concernés par la formation aux relations humaines, et par là commencent à faire évoluer les mentalités. Un long chemin reste pourtant à parcourir pour que les progrès de la compréhension du fonctionnement intime du psychisme s'accompagnent d'une gestion plus active par les individus eux-mêmes des émotions qui les animent et souvent les submergent.

Moi intime, moi exposé

L'attention introspective se double d'un intérêt pour la vie intime des autres qui peut donner lieu à des débordements d'exhibitionnisme et de voyeurisme dont un certain nombre d'émissions de télévision sont les manifestations les plus spectaculaires. Sans pudeur, l'intimité se dévoile, selon une nouvelle convention: le « j'ai droit » devient le « je dois » me montrer tel ou telle que je suis pour être à la hauteur des nouvelles normes et avoir une chance de passer à la télé. Cette médiatisation de l'intime crée une fausse proximité avec l'autre car aucune expérience vécue n'est entièrement transmissible. Par ailleurs le manque de distance empêche la réflexion sur le sens de ce qui est vécu. Si tout est justifiable du fait que c'est vécu comment en saisir le sens, c'est à dire la direction et la valeur ? En réaction à une approche trop rationnelle de la psychologie humaine tout un courant de pensée et de pratique psychologiques tend à privilégier l'émotion comme valeur vitale au détriment de la pensée. Or nous avons besoin de ces deux éléments de la vie intérieure et ce qu'il y a de juste dans la réhabilitation des sentiments ne devrait pas occulter l'importance de la pensée.

Pourtant ces expressions télévisées d'une certaine hypertrophie du moi-émotionnel peuvent avoir des aspects positifs. Elles libèrent la parole des tabous qui pèsent sur l'expression des sentiments, aident à l'introspection du spectateur en le libérant de culpabilités qui l'empêchaient de voir ses zones d'ombre (« je ne suis pas le seul, ou la seule... »), contribuent au climat général de liberté et de tolérance. Comme c'est souvent le cas c'est l'équilibre, le ton juste, les limites, qui sont difficiles à trouver; et l'esprit critique envers les modes psychologiques éphémères, les théories dogmatisées prises pour vérités éternelles et d'ailleurs souvent mal interprétées, est difficile à promouvoir. Malgré ces écueils la voie s'annonce d'une évolution du moi-en-relation vers une conscience plus aiguë de ses propres motifs d'entente et de mésentente avec les autres, vers ses sources internes et externes de satisfaction et d'insatisfaction. Les vannes ouvertes de l'introspection ont ouvert les vannes de la vulgarisation psychologique, qui en retour renvoie chacun à lui-même.

Penser par soi-même?

On assiste, sur le plan des idées, à une revendication de penser par soi-même qui affecte jusqu'aux religions établies, dont les rites traditionnels sont bousculés par leurs croyants eux-mêmes. Les conversions sont nombreuses, de la religion dans laquelle on a été élevé et qu'on remet en cause, vers une autre que l'on a choisie. L'essor du bouddhisme en France, la conversion au catholicisme de nombreux Vietnamiens qui vivent ici en sont des exemples.

Inversement, mis en demeure d'user de leur nouvelle liberté beaucoup ont du mal à penser de façon indépendante et à assumer leur responsabilité. Certains se tournent alors vers les groupes constitués, partis et religions, souvent extrémistes, les sectes, les maîtres à penser, qui offrent des réponses toutes faites à nos questions existentielles.

La place que prend la publicité dans la vie sociale peut être comprise aussi comme une abdication à penser nos désirs plus terre à terre, à nous en remettre aux modes et aux offres sans avoir à réfléchir à notre demande.

Pourtant, s'il est impossible de penser et de grandir par soi-même sans l'apport de la pensée et du soutien des autres, de la culture et de la société, il est par contre souhaitable de développer en soi une suffisante autonomie de jugement. Contre la pensée unique des idéologies politiques, le totalitarisme, le communautarisme, le poids des conventions et des traditions lorsqu'elles sont dépassées, l'individu, créateur par là de culture, a besoin de penser sa vie. Il a besoin de penser le sens qu'il veut donner à sa vie, à sa relation au monde et aux autres. Cette réflexion s'appuie sur une prise de conscience de ses motivations propres et de leurs conséquences dans sa vie personnelle et sociale.

Transformation personnelle, transformation sociale.

L'évolution qui semble s'annoncer va dans le sens d'une meilleure compréhension que les motivations personnelles et les changements sociaux qu'elles induisent, et qui à leur tour les soutiennent, ne peuvent être dissociés (*). Des groupes de réflexion, comme Interactions TP/TS (**) se créent, nourris de cette conviction d'un rapport systémique entre transformation personnelle et transformation sociale. L'action de C. Rojzman auprès d'institutions telles que la police, les hôpitaux, les écoles (cf. l'article « Psychothérapie et société » dans ce numéro), vont dans le même sens, ainsi que celle des groupes de participation de citoyens à la transformation de leur cité, tels qu'ils se sont constitués à Porto Alegre, au Brésil. Chacun des partenaires est amené à développer ses capacités d'écoute, de dialogue, de coopération, à surveiller sa tendance à projeter sa propre responsabilité sur les autres en cas de conflit, afin de mener à bien les projets communs.

La complexité d'une société planétaire demande la mise en place d'une pluralité de moyens, et dans des domaines différents, pour assurer la survie satisfaisante de ses membres et limiter ou gérer les conflits majeurs. Il est clair que la dynamique de transformation personnelle-transformation sociale fait partie de ces moyens et que, si elle se met en place à plus grande échelle, elle peut contribuer à résoudre ces problèmes. Issue des apports de la psychothérapie, et plus généralement de la psychologie, eux-mêmes en évolution et ouverts au changement, elle nous donne déjà des perspectives pour développer un lien réciproque satisfaisant entre le moi et son milieu de vie.

Bibliographie sommaire

         J. Salomé, T'es toi quand tu parles, Paris, Albin Michel, 1991.

         M.B. Rosenberg, Les mots sont de fenêtres ou bien ils sont des murs. Introduction à la communication non-violente, Syros 1999.

         T. Gordon, Parents efficaces: une autre écoute de l'enfant, Paris, Marabout 1996.

         J. Gray, Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus, J'ai lu ,bien être 1999.

         G. Corneau, N'y a-t-il pas d'amour heureux ? Paris, Grand livre du mois, 1997.

 


Revue de psychologie de la motivation. 2003 ¾ N° 35

 

Interactions TP/TS
Transformation personnelle/Transformation sociale

 

Un nouveau paradigme Dans le droit fil de ses préoccupations, la Revue s’est trouvée, dès le départ, associée et engagée dans la création et le développement d’Interactions TP/TS., l’interinfluence entre l’individuel et le social constituant un de nos thèmes récurrents. Nous écrivions dans le N° 10, Psychologie et Politique, paru en 1990 : « Aujourd’hui moins que jamais, l’art de gouverner ne saurait être séparé de l’art de se gouverner soi-même ». Et dans le N° 13, Le regard intérieur : « Connaître le monde pour le changer et se connaître pour se changer et rendre plus claires nos actions et nos interactions constituent un couple de fonctions qu’il n’est pas viable de dissocier. »

Cette idée, que nous ne prétendons pas avoir inventée, mais qui prend actuellement une force nouvelle, est comme une leçon que les grands échecs de l’Histoire, depuis la Révolution française, impriment plus ou moins inconsciemment dans l’âme occidentale. Cela explique l’immédiate adhésion que suscite le projet Interactions TP/TS, dont on lira ici le texte de présentation. Sa proposition d’articuler au plus près de la réalité changement intérieur et changement extérieur est ressentie comme le dépassement nécessaire de la double illusion d’avoir cru qu’il suffisait soit de changer la société pour que les individus changent, soit de changer les individus pour que la société change. Comme le rappelle souvent Edgar Morin, qui est en parfaite connivence avec ce projet, la réalité fonctionne en boucle : l’individu fait la société qui le fait. Face aux graves questions qui se posent à l’humanité, c’est bien, selon son expression, d’une « anthropolitique », fondée sur ce nouveau paradigme, dont nous avons vitalement besoin.

A.T.

La philosophie du projet : le texte fondateur…

Nous sommes nombreux à souhaiter que notre monde évolue vers plus de justice et d'humanité, dans le respect des différences culturelles qui font sa richesse.

Mais nous pouvons constater, qu'à ce jour, la grande majorité des projets de réforme ont buté sur le fait :

§  soit qu'ils se fondaient sur le pari du changement des sociétés par la seule vertu de structures nouvelles, et souvent en les imposant de façon autoritaire aux individus pour leur plus grand bien présumé,

§  soit qu'ils visaient la seule transformation individuelle sans tenir compte de la dimension collective et sociétale,

§  soit que les comportements individuels, notamment ceux des "visionnaires" et "missionnaires", n’étaient pas cohérents avec ce qu’ils prônaient pour les autres.

Sur la base de ce constat, nous faisons l'hypothèse qu'il est indispensable de :

§  favoriser les interactions transformatrices positives entre les personnes et les sociétés,

§  faire l'effort de nous transformer individuellement en traduisant ces transformations dans nos actes,

§  y être encouragés par l'organisation et le fonctionnement des collectifs et des sociétés dans lesquels nous intervenons et vivons.

Ce souhait, ce constat et cette hypothèse ont donné naissance au projet Interactions Transformation Personnelle/Transformation Sociale (Interactions TP/TS).

Les objectifs du projet : Interactions TP/TS, pour faire quoi ?

Interactions TP/TS est né en 2001 sous l'impulsion de Transversales Science Culture, revue transdisciplinaire traitant des mutations contemporaines, en lien avec d'autres associations et personnes animées par une analyse similaire et oeuvrant toutes pour la construction d'un monde plus solidaire fondé sur une politique globale de civilisation. Lors de la première réunion fondatrice du projet, deux des conclusions ont été : 1. dans nos collectifs et institutions, nous devons apprendre à passer du rapport "penser/agir" au rapport "penser/ressentir/agir"; 2. sur le thème des interactions "personne/social", nous ne devons pas en rester au stade de la réflexion mais passer à l'action.

Dans cette perspective, le projet Interactions TP/TS a pour objectifs :

§  de mettre en relation des personnes et des groupes souhaitant s'exprimer à travers de nouvelles formes d'organisation, de partage et d'échange plus coopératives,

§  dans cette optique, de favoriser la mise en évidence et l'expérimentation de pratiques innovantes, tant au niveau local, national, qu'international,

§  de produire des réflexions, études et analyses nourries par des pratiques et parcours de vie, et donnant lieu à des publications et à d'autres actions de médiatisation,

§  d'émettre à partir de là des propositions citoyennes et sociétales de nature à alimenter le débat public et démocratique dans les domaines social, économique, politique, institutionnel, et culturel. 

A ce jour, de très nombreuses personnes ont fait part de leur intérêt pour le projet et l'idée qu'il véhicule. Le projet est structuré en chantiers de réflexion ou d'action auxquels environ 60 personnes contribuent régulièrement. 

Les orientations des chantiers sont les suivantes :

L'éducation - Elaboration d'un rapport collectif sur ce que pourrait être le fonctionnement de l'école si elle intégrait au mieux la dynamique TP/TS dans son fonctionnement en tant qu'institution, dans la formation des enseignants aux compétences psychosociales, dans la formation des élèves à ces mêmes compétences.

L'entreprise - Rédaction d'un ouvrage collectif  sur le thème : comment concilier la gouvernance d'entreprise et le développement durable? Est-ce possible ? Entre ces deux logiques  a priori contradictoires, qu'est-ce que l'éthique ? Et en quoi l'organisation apprenante, organisation qui assure son développement tout en favorisant celui des hommes et des femmes qui l'animent (TP/TS), peut-elle nous apporter des réponses ?

Les valeurs émergentes - Participation à l'étude européenne sur l'émergence des Créatifs Culturels, étude qui fait suite à celle réalisée récemment aux Etats-Unis. De quelles valeurs sommes-nous porteurs ? Comment les traduisons-nous dans nos actes ?

A quoi aspirons-nous ?

L'écologie - Conception d'un jeu vidéo/internet sur le thème du développement durable dans une optique d'Ecologie politique. Egalement, un projet de maillage dans le domaine de l'écotourisme… et bientôt un éco-voyage proposé aux contributeurs d'Interactions TP/TS ?

Les outils de la coopération - Recensement et mise à disposition d'outils et de méthodes visant à favoriser le développement des relations de coopération. Conception d'un outil original de diagnostic et d'aide au développement de la coopération au sein des groupes et entre groupes, outil librement inspiré des travaux de Robert Axelrod.

Les mouvements civiques et alternatifs - Animation de séminaires et interventions lors de manifestions publiques. Proposition de contribution à la réflexion sur "l'intégration et les enjeux de la dynamique TP/TS" à la demande de mouvements alternatifs et politiques.

Les comportements et les connaissances scientifiques - Identifier et faire connaître les acquis récents des connaissances scientifiques pour mieux comprendre les mécanismes à l'œuvre dans les interactions "personne/social".

La charte de fonctionnement relationnel - " Tout mouvement doit surmonter à chaque instant le péril de la désintégration par sectarisme. C'est l'aventure de la vie, c'est l'auto-régénération du mouvement par lui-même" affirme Edgar Morin. Quant à nous, nous nous sommes engagés à produire annuellement un bilan des pratiques relationnelles au sein d'Interactions TP/TS.

Le modèle économique d'Interactions TP/TS - Comment donner au projet les moyens de son développement dans le cadre d'une économie plurielle avec marché ? Est-ce possible, pourquoi, comment ?  Une réflexion appliquée !

Le site internet http://www.interactions-tpts.net est en ligne depuis avril 2003. Ce site interactif a pour objectif de refléter l'avancement du projet.

 


Le projet Interactions TP/TS a donné lieu à la création d'une association du même nom.

Pour contacter l'association : contact@interactions-tpts.net ou 06 03 24 83 15.

Pour soutenir le projet : Interactions TP/TS, 21 boulevard de Grenelle, 75 015 Paris. 

L'adhésion annuelle est de 15 € ou de 40 € en fonction des possibilités personnelles.

Pour être informé : http://www.interactions-tpts.net. A ce jour, l'association est localisée à Paris et Carcassonne.

Des liens sont créés avec le Québec et le Brésil.

 



(*) cf. Vers une psychothérapie intégrative : les apports de la psychothérapie de la motivation, N° 34, décembre 2002.

(**) Cf. article de Lionel Nadaud, Revue PM N° 17.

(*) Individualisme et liberté, Revue PM N° 30.

(*) Vu ce choix, nous avons reporté au prochain numéro la réflexion d’Alain Delourme intitulée « Le temps de l’aide et l’aide du temps ». Les lecteurs pourront en lire déjà un large extrait dans le N° 4, 2002 de Transversales Science Culture « Temps intimes, temps sociaux » (21, boulevard de Grenelle, 75015 Paris. Tél. : 01 40 58 12 37) – 15 €.

(**) Revue PM N° 28, L’art de la paix ; N° 29, L’art de vivre au troisième millénaire : mondialisation et humanisation ; N° 31, Éducation et humanisation. Vers une nouvelle discipline : la psychique.

(*) Cf. Non Violence Actualité, N° 269, juillet-août 2003 : La santé publique face à la violence. On peut y lire ceci : « Puisqu’il est reconnu que le "savoir vivre ensemble" est un facteur de bonne santé mentale, l’éducation pour la santé, et singulièrement l’Éducation Nationale, doit promouvoir dès l’enfance l’acquisition de compétences relationnelles et sociales ». N.V.A. BP 241, 45202 Montargis cedex. Tél. : 02 38 83 67 22. Le numéro : 5 €.

(**) Cf. Transversales N° 4 « Les deux temps du changement ».

(*) Cf. C. Rueff-Escoubès, Revue PM N° 34.

(*) Repenser le développement individuel et collectif, Revue PM N° 32.

(**)  Cf. présentation d’Interactions TP/TS dans ce numéro.

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