Une nouvelle forme de manifestation à développer :

Une nouvelle forme de manifestation à développer :

la ronde des obstinés.

 

Denis Guedj, mathématicien, professeur à Paris VIII/St Denis (Vincennes), a lancé, en mars dernier l’idée d’une forme originale de manifestation publique, non violente mais spectaculaire, la ronde des obstinés, qui devrait être appelée à se développer.

Contrairement aux formes classiques de manifestations, une ronde se forme en un lieu déterminé, sur une place publique en plein centre ville de préférence, et ne représente aucune gène pour la circulation. Elle n’est pas propice aux débordements qui dénaturent souvent les « queues » de manifestations classiques. En principe, elle est faite pour durer pendant des heures ou même des jours entiers. C’est moins par le nombre de participants que par la durée du mouvement (l’obstination), qu’elle veut frapper les esprits, informer et faire réfléchir. Des panneaux informatifs fixes – non réduits à de simples slogans éphémères – peuvent être installés au centre de la ronde. Des tracts expliquant les motifs du mouvement peuvent être distribués aux passants.

En mathématicien, Denis Guedj fait remarquer qu’une ligne circulaire n’a ni début ni fin : chaque élément qui la constitue est rigoureusement identique aux autres. Une ronde humaine n’a donc ni leader ni suiveurs, ou, si l’on préfère, chaque personne peut se considérer à la fois dans les deux rôles. Elle est là pour s’exprimer et écouter. Une ronde peut être initiée en un lieu donné à l’initiative d’un petit groupe de personnes et « grossir » avec le temps en attirant d’autres manifestants désireux de s’associer au mouvement.

Ce mouvement – dans tous les sens du terme – a été primitivement lancé à Paris, sur la place de l’Hôtel de Ville – la place de Grève d’avant la Révolution, - et est entrain de s’étendre à d’autres villes en France en ce début avril 2009. Grâce à Internet, un réseau de rondes est entrain de se constituer. Un réseau horizontal, réseau d’échanges réciproques permanent, qui s’oppose au réseau hiérarchisé, pyramidal, où l’information n’est que descendante, comme le faisait remarquer un journaliste de France Inter[1], et donc réseau potentiellement démocratique. Il n’est pas interdit de rêver qu’à moyen terme des rondes tournent un peu partout en France, que le mouvement s’étendent à des pays voisins et, pourquoi pas, à toute la planète, réalisant ainsi le rêve de Paul Fort,

 

« Si toutes les filles du monde[2] voulaient s' donner la main, tout autour de la mer,
elles pourraient faire une ronde.
Si tous les gars du monde voulaient bien êtr' marins,
ils f'raient avec leurs barques un joli pont sur l'onde.

Alors on pourrait faire une ronde autour du monde, autour du monde,
si tous les gars du monde voulaient s' donner la main. »

 

***

Au départ, les obstinés sont des universitaires, professeurs, chercheurs méprisés par le Président de la République, et des étudiants qui refusent que l’Ecole et l’Université ne soient réduits au statut d’entreprise et les savoirs à celui de marchandises. En grève, depuis huit ou dix semaines pour certains, contre les « réformes » imposées par les ministres Dacros et Pécresse, qui constituent un véritable démantèlement de l’institution éducative publique, de la maternelle à l’Université, ils cherchent de nouveaux moyens pour se faire entendre.

L’écueil est que ce mouvement soit récupéré par ceux qui ne veulent qu’une chose : le statu quo ; ceux qui s’opposent depuis des décennies à toute transformation de notre système éducatif et mythifient l’école de Jules Ferry, sans doute adaptée à la société de le fin du 19e siècle – mais dont on ne peut dire qu’elle le soit encore au monde contemporain. La ronde tournerait alors au cercle vicieux. Notre système éducatif tout entier, ses structures et ses fonctionnements doivent être radicalement repensés et transformés. Des penseurs comme Albert Jacquard et Edgar Morin soulignent depuis des lustres le rôle essentiel de l’éducation pour l’avenir de nos sociétés et, au bout du compte, pour l’humanité toute entière. Des chercheurs, comme André Giordan et Hubert Montagner – pour n’en citer que deux – ouvrent des voies concrètes, des praticiens ont accumulé des expériences prometteuses depuis plus de 80 ans. Nous n’avons pas à réinventer la roue mais simplement à nous informer.

Un autre écueil à éviter, c’est de se cantonner à un seul domaine, d’isoler l’éducation, même s’il s’agit d’un domaine clé. Ce serait ignorer les inter-rétroactions qui relient tous les systèmes, toutes les institutions sociales en un macro-système, la nation toute entière et, au-delà, l’Europe et même le monde entier. Ces inter rétroactions qui se manifestent aujourd’hui avec force dans ce qu’il est convenu d’appeler la « crise » économico-financière mondiale qui est devenue aussi une « crise » sociale et écologique. Une crise humaine aussi, avec l’explosion des violences de toutes natures, de toutes les formes de barbaries – y compris les plus insidieuses – qui nient la dignité humaine et même le droit à l’existence de fractions de plus en plus grandes de l’humanité. Une crise idéologique enfin et peut-être surtout, dans la mesure où l’axiome selon lequel « l’objectif de toute société humaine est de créer de la richesse » sur lequel sont fondées les grandes idéologies qui ont dominé la planète depuis environ sept millénaires s’avère mortifère pour la planète et pour l’humanité toute entière.

Un tract distribué pendant que tournait la ronde des obstinés à Clermont Ferrand, les 1er et 2 avril, note à juste titre : « C’est le futur de toute une société qui est compromis par cette obstination à soumettre l’école toute entière à un modèle économique désastreux ». Mais, en réalité, n’est-ce pas toute la société française que l’actuel Président de la République  veut soumettre à ce modèle économique ?

L’examen de toutes les « réformes », qu’il veut conduire tambour battant, montre clairement que son projet de société est calqué sur le modèle même de l’entreprise, non pas de celle dont l’objectif est de fournir des biens et des services pour satisfaire aux besoins fondamentaux des personnes, mais de celle dont l’unique objectif est bien de produire de la richesse – du profit – à quelque prix que ce soit, et qui utilise tous les moyens dans ce but.

Sa passion personnelle pour l’argent[3] égale au moins celle pour le pouvoir. Il se pose en PDG de l’entreprise France, exige la servilité de son Conseil d’Administration  - les ministres qu’il a « faits » et dont il décide, en souverain, de l’avenir. Le parlement est muselé : il ne manque pas de rappeler aux députés de son parti – dont il continue à se poser en chef suprême – que c’est lui qui les a fait élire et que leur réélection dépendra de sa volonté. Il dicte ses ordres aux administrations et services publics qu’il entend diriger comme un patron d’entreprise dirige ses employés et ouvriers. La plupart de ses déplacements – et ils sont quasi quotidiens – sont pour lui l’occasion d’annoncer ses décisions que ses ministres eux-mêmes apprennent souvent en entendant ses discours. Ses maîtres mots appartiennent au domaine de l’entreprise : efficacité, rentabilité financière, contrôle de l’obéissance aux ordres, évaluations quantitatives des résultats, primes au mérite et avantages divers accordés à certaines catégories pour diviser ou les « mouiller » aux yeux du public[4]. La « modernisation » de la France consiste à l’aligner sur le modèle reagano-tathcherien.

Cette entreprise France doit fonctionner en synergie avec les grandes entreprises privées dont l’objectif est essentiellement de faire le maximum de profits. L’entreprise France doit être à leur service, favoriser leur expansion : les déplacements présidentiels à l’étranger visent aussi à conclure des accords avantageux pour ces entreprises privées. Ces accords engagent parfois l’avenir de la France sur le long terme, ainsi, par exemple, celui qui vient d’être conclu par Areva avec le gouvernement nigérian pour l’exploitation de ses gisements d’uranium durant les trente années à venir.

Deux grands services publics essentiels sont particulièrement mis à mal : celui de l’éducation nationale et celui de la santé publique, l’Ecole et l’Hôpital. Dans les deux cas, les « réformes » engagées conduisent à favoriser le développement du secteur marchand (officines de formation ou d’enseignement privées, cliniques privées) au détriment des services publics. L’approche mercantile et comptable conduit à fermer les petites structures de proximité au profit de grosses structures à caractère industriel. C’est cette même approche qui a été appliquée depuis plusieurs décennies à l’agriculture et qui guide les réformes en cours dans les domaines de la justice, de la poste, etc.

Il est donc essentiel de toujours situer les « réformes » contre lesquels les rondes entendent s’opposer dans le contexte politique global (et non politicien) pour les relier les unes aux autres en un mouvement citoyen d’ensemble.

Mais cela ne suffit pas : la prise de conscience de la nocivité des politiques suivies par les pouvoirs publics n’est qu’une condition préalable à la grande réflexion collective d’où devra émerger un projet de nouvelle société plus juste, moins inégalitaire, respectueuse de la dignité de tous les êtres humains et de leur épanouissement dans toutes ses dimensions. Des voies ont été ouvertes qu’il faut relier les unes aux autres. Citons, par exemple, la lutte contre la pwofitasyon[5] partie de Guadeloupe magnifiquement éclairée par le manifeste lancé par 9 intellectuels antillais le 16 février 2009 (http://www.telerama.fr/idees/le-manifeste-des-intellectuels-antillais-cette-greve-est-plus-que-legitime,39230.php, par exemple). Les nombreuses luttes écologiques contre la destruction de la planète, la surexploitation de ses richesses naturelles, les gaspillages sciemment organisés pour produire des profits, l’utilisation des technosciences par de grands groupes multinationaux (Areva, Monsanto, etc.) pour dominer l’humanité et générer des profits colossaux à court terme sont condamnées à se répéter sans fin si elles ne sont pas reliées entre elles et reliées à toutes les autres atteintes à l’humanité et si les conditionnements mentaux ne sont pas brisés, qui nous enferment dans une servitude volontaire, selon l’expression d’Alain Accardo.

Il ne suffit pas de répéter qu’un autre monde est possible. Il faut l’inventer, en sachant que le chemin n’est pas tracé à l’avance, mais que c’est en marchant que nous le tracerons. Certains, localement, ont déjà ouvert des pistes : comment les relier, les faire connaître, les multiplier pour qu’elles forment, à terme, la masse critique suffisante pour déclencher la réaction en chaîne capable de transformer le monde ?

Avec Internet, nous disposons d’un outil remarquable si nous savons bien l’utiliser. Depuis quelques années, les blogs se sont multipliés, mais il ne s’agit le plus souvent que de suites de monologues juxtaposés. L’idée de constituer des rondes permet d’imaginer des blogs « circulaires » locaux où se développeraient de véritables dialogues, des « débats véridiques », des échanges réciproques ; des blogs sur lesquels chacun pourrait à la fois s’exprimer et apprendre des autres ; des blogs locaux reliés les uns aux autres sur l’ensemble de la toile pour constituer le plus large réseau de réseaux possible.

 

                                                                       Georges HERVE, 5 avril 2009

 



[1] Le premier média qui se soit fait l’écho de cette initiative – et l’un des rares encore en ce début avril 2009, mais d’autres suivront si elle prend quelque ampleur.

[2] Intuition de poète : la sororité ouvre le chemin à la fraternité humaine.

[3] N’a-t-il pas exigé une augmentation de 140% de son salaire, passant de 7 700 à 19 000 € bruts mensuels dès son entrée en fonction, en 2007 ?

[4] Ainsi a-t-il décidé que des prêts à taux zéro seraient accordés aux jeunes professeurs ce qui leur est reproché ensuite par ceux qui considèrent, à tort ou à raison, qu’ils jouissent déjà de nombreux avantages (vacances, sécurité de l’emploi, horaires de travail allégés, etc.). Le crédit est d’autre part pervers dans la mesure où il pousse à s’endetter et donc à ne pouvoir se permettre de se mettre en grève.

[5] Mot antillais qu’il ne faut pas traduire par profit, plus proche du sens d’exploitation abusive. Remarquer que médias et autorités ont dénaturé ce mouvement en le réduisant à l’aspect « pouvoir d’achat ».

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