ATD QUART MONDE

ATD QUART MONDE

 

Relations familles-école-grande pauvreté

Bruno Masurel *

 

I - Présentation de l’origine de cette action :

Quelques caractéristiques essentielles sur le Mouvement ATD Quart Monde

1- C’est un mouvement qui considère que le savoir et la culture sont des moyens prioritaires pour agir contre la misère et l’exclusion, avant tout ce qui est mis en place pour apporter une assistance matérielle : « apprendre à pêcher plutôt que donner du poisson ». S’attaquer aux causes de la misère et non se contenter de soulager les effets (l’aspect matériel est plus un effet qu’une cause).

2 - C’est un Mouvement qui se fonde sur l’expérience et la participation des plus défavorisés pour agir contre la misère.

On ne peut pas agir efficacement contre la misère sans ceux qui vivent ces réalités,

On ne peut pas instruire un enfant issu de la misère à l’insu de ses parents, de son milieu : un enfant a besoin de ses racines, d’en être fier, pour se construire.

On ne peut pas réaliser les valeurs qui sont les nôtres, justice, liberté, démocratie, fraternité, sans faire appel à l’expérience de ceux qui ont la plus grande expérience de situations où ces valeurs sont impossibles à vivre.

Qu’est-ce que veut dire démocratie si personne ne vous demande jamais votre avis, sur quelque sujet que ce soit ?

Qu’est-ce que signifie la justice pour quelqu’un qui est sans cesse dépendant des autres.

Qu’est-ce qu’une famille pour ceux qui voient leur famille sans cesse cassée par la misère, par les placements,…

Qu’est-ce que la fraternité pour un enfant qui se fait sans cesse moquer, humilier par d’autres enfants ?

3 - Comment ATD Quart Monde s’y prend pour que ceux qui ont vécu la misère soient acteurs, participent au Mouvement, et ne soient pas seulement des « bénéficiaires » ?

·           Travail de connaissance : identifier les aspirations des personnes vivant la grande pauvreté…

·           Formation : Comment ne pas faire à la place, soutenir le refus de la misère que les plus pauvres vivent déjà, ne pas les déposséder de leur combat ?

Les pauvres veulent être utiles, et non être aidés, assistés.

Une base pour construire ce travail de partenariat avec les plus pauvres est l’Université populaire (UP) quart monde, qui permet de bâtir une réflexion à partir de la vie des plus exclus.

A partir de là, des personnes ayant vécu la misère sortent de l’isolement, de la honte, et se mettent à s’exprimer, à participer à des actions, à oser aller rencontrer d’autres…

Au niveau des relations avec l’école, des Universités populaires d’ATD Quart Monde ont permis que parents parlent de leur relation avec l’école.

 

Le recteur a été invité, il a été frappé des incompréhensions exprimées par les familles sur leur lien avec l’école. En particulier, des familles ayant des enfants placés en famille d’accueil ne sont plus du tout tenues au courant de la situation scolaire de leur enfant : l’école s’adresse à, la famille d’accueil, ou a foyer, mais pas aux parents. Pourtant, ils restent les parents, s’ils ne sont pas déchus de leurs droits parentaux.

Un travail a donc été engagé il y a 4 ans, avec le rectorat, l’IUFM, Rennes2 (sciences de l’éducation), ATD Quart Monde, pour voir comment améliorer les relations entre les parents en grande pauvreté et l’école.

Dans le groupe ainsi créé, où des parents en grande pauvreté et d’autres membres d’ATD ont participé, ils ont fait un travail interne pour se parler et avoir confiance entre eux, se comprendre.

Les univers d’où viennent les enseignants, d’un côté, les familles en grande pauvreté, d’un autre, sont tellement éloignés que l’on croit souvent se comprendre, alors qu’il n’en est rien. Même le langage des enseignants est souvent très difficile à comprendre pour ces familles.

 

L’école est un monde très illisible, étranger, voire hostile pour des parents en grande pauvreté, ils pensent souvent qu’ils ne pourront pas s’y faire comprendre, à tort ou à raison.

II - Projection de la vidéo qui fait partie de l’outil de formation

Nous regardons ensuite la vidéo : « C’est même pas le même regard ».

J’explique comment nous procédons lorsque nous sommes dans une formation, car la démarche est différente de ce que nous faisons ici, plutôt une sensibilisation.

En formation habituellement, nous souhaitons disposer de trois heures minimum, ou de 4 heures ou plus. Même 4 heures est trop court pour vraiment faire un travail de prise en compte précise de la parole des personnes.

Nous procédons de la manière suivante :

En premier, demander aux participants de dire comment ils se représentent la pauvreté, la grande pauvreté.

Ainsi, à partir de ces représentations, nous pouvons donner une sorte de définition de la pauvreté, situer quand on parle de pauvreté, de grande pauvreté.

Trop fréquemment, les gens ne voient que l’aspect matériel, financier de la pauvreté : les manques matériels… Alors que la pauvreté ne se limite pas à cet aspect, qu’elle comporte aussi un aspect culturel et un aspect relationnel.

Etre pauvre, c’est aussi être privé de savoir, de culture,

Etre pauvre, c’est aussi être seul, être coupé des autres, être exclu.

La pauvreté devient de la grande pauvreté, de la misère, si elle touche plusieurs domaines de privations à la fois, et si elle dure plus longtemps.

Plusieurs demandent à partir de quand on parle de misère, plutôt que de pauvreté. Je donne alors l’expression du fondateur d’ATD Quart Monde, Joseph Wresinski, issu lui-même de la misère :

« La misère commence là où sévit la honte ».

Je commente en expliquant que si on peut choisir de vivre dans la pauvreté, on ne peut par contre choisir d’être dans la misère.

Quand quelqu’un est dans la misère, c’est sa dignité qui est atteinte, et la possibilité qu’il s’en sorte seul est compromise ; il devra accepter une aide extérieure, il sera difficile de s’en sortir, il faudra du temps.

C’est seulement après ce travail sur nos représentations de la pauvreté que l’on regarde la vidéo.

 

D’autres éléments font aussi partie de l’outil de formation : il comprend notamment des récits qui permettent de faire un travail en petit groupe, pour faire cet exercice pour rechercher les nœuds d’incompréhension, qui font qu’entre parent et enseignant, il y a parfois un dialogue de sourds.

Les formations déjà expérimentées montrent aussi que cette formation concerne l’ensemble des relations entre parents, tous les parents, et les enseignants. Les parents les plus défavorisés vivent des incompréhensions plus fortes, mais de même nature que des parents de milieu populaire. Il ne s’agit pas, d’ailleurs, d’isoler, de mettre à part les parents les plus défavorisés. La relation entre parents, de différents milieux est aussi parfois source d’exclusion, et nous essayons aussi de proposer une formation entre parents.

III - Echanges et réactions suite à la vidéo :

La première réaction concerne la différence entre les témoignages de gens qui ont vécu la misère et celle des personnes qui représentent l’éducation nationale :

Georges Hervé le fait remarquer tout de suite. Le ton est très différent.

Anne Raynard dit même qu’elle se sent proche des familles qui témoignent, et loin des représentants de l’Education Nationale !

 

L’autre remarque que je me fais moi-même en entendant les réactions est que beaucoup s’impliquent fortement à la suite de cette expression « engagée » des militants : Ils sont très impliqués dans leur parole, et cela pousse ceux qui les entendent à eux-mêmes s’engager dans leur propos :

Beaucoup font référence à leur enfance, à leur propre parcours à l’école durant leur enfance :

L’un dit qu’il découvre aujourd’hui que ses parents ne se sont jamais manifestés auprès des enseignants, quand il était enfant.

Plusieurs parlent de leur enfance, et beaucoup ont connu des réalités difficiles, qui leur permettent de comprendre ce que vivent ces familles. Certains se remémorent des familles voisines qu’ils reconnaissent maintenant comme étant du quart monde.

Cyril Raynard, du collège innovant de Saint Martin, s’aperçoit que lui aussi s’adresse à la famille d’accueil (pour un enfant placé), sans s’être posé de question.

Les paroles des militants nous mettent sur une base d’échanges avec sincérité.

L’échange est ensuite beaucoup modifié par le témoignage de Marguerite Debruyne, qui parle durant une demi-heure de son enfance. Il n’est pas totalement étranger de notre échange sur l’école, les relations entre les enseignants et les parents défavorisés, mais il nous éloigne quand même beaucoup du sujet !

Il est très difficile de couper Marguerite dans ce témoignage, tellement il représente une très grande somme de souffrances, d’incompréhensions, qui ont jalonné toute son enfance. Si Marguerite est finalement parvenue à un niveau de formation assez élevé, pour devenir même formatrice en alphabétisation d’adultes, ce dont elle doit nous entretenir le lendemain, c’est au prix de souffrances et de violences incroyables, exprimant toute une enfance faite d’incompréhensions successives avec ses parents, puis les religieuses des orphelinats puis des enseignants successifs qu’elle a connu. Tout au long de son enfance, et cela a même continué adulte, elle présente ses rapports aux autres comme une suite d’incompréhensions et de violences qui lui sont infligées.

Après plus d’un quart d’heure de témoignage, j’essaye de lui demander de témoigner plus en rapport au sujet des échanges : permettre un vrai dialogue entre enseignants et parents ayant vécu la grande pauvreté, de manière à coopérer pour la réussite des enfants.

 

Plusieurs éléments qui sont à la base de cette démarche de formation :

Notre travail de formation consiste à provoquer un changement de regard ; pour dépasser les incompréhensions et malentendus, il y a des conditions incontournables :

Il faut que les enseignants acceptent d’écouter, d’entendre le point de vue de ces parents.

Il faut donc sortir d’une logique où l’un aurait raison, dirait la vérité, et l’autre non. Les parents défavorisés ont une représentation de leurs relations avec l’école qui est vraie, de leur point de vue.

Les enseignants ont de leur côté une représentation de la pauvreté, de leur relations aux parents et enfants défavorisés qui est juste aussi, de leur point de vue.

Sachant à quel point les univers d’un enseignant, d’un côté et celui d’une personne qui connaît la misère, d’un autre, sont différents, très éloignés, c’est tout à fait logique qu’ils voient la réalité très différemment.

Pour avancer, il faut que l’on sorte d’une culpabilité, qu’on puisse de part et d’autre déconstruire sa représentation, en entendant le point de vue de l’autre.

Un enseignant doit ainsi avoir conscience de sa position dominante :

Face a un parent issu de la pauvreté, lui représente d’abord sa position personnelle, d’un maître de quelqu’un qui sait, qui est bien plus instruit que le parent. En plus, il représente aussi une Institution, au-delà de sa personne.

Il doit donc se rendre compte de cette position, et c’est très loin d’être toujours le cas.

De son côté, aussi, un parent peut avoir une attitude très négative à cause de son passé, de ses souvenirs de l’école. Il faut aussi qu’il accepte de ne pas juger à priori un enseignant à cause de cela, qu’il accepte de remettre en cause son a priori.

Nous passons aussi tout un temps à parler de ce qui va dans le sens de rapprocher l’école des parents défavorisés : comment l’école peut, non pas « convoquer » les parents, non pas seulement les informer de la vie de l’enfant à l’école, mais faire réellement appel à leur participation.

Je dis que la question de la fierté que l’on permet aux familles d’avoir est très importante :

Permettre aux parents d’être fiers, de s’approprier ce que l’enfant fait, vit à l’école, est important. Cela rapproche les parents de l’école.

Ce qui est encore plus important, même si c’est plus difficile à faire, c’est chercher aussi à rendre un enfant fier de ses parents.

Avec les plus défavorisés ce que l’on apprend, c’est qu’un enfant ne peut pas vraiment se développer si in a honte de lui-même, honte de ses parents, honte de son milieu. Cela va avec l’estime de soi, qui englobe aussi les racines de l’enfant.

J’évoque aussi une autre question que les enseignants en formation posent très souvent : jusqu’où a-t-on le droit de s’immiscer dans la vie des familles ? Cela est évoqué dans la vidéo, plusieurs le relèvent : l’enseignant n’a pas à faire d’intrusion dans la vie des familles.

Sur ce point, je donne trois éléments de réponse :

·          Trop souvent, on demande aux pauvres de raconter leur vie, pour justifier des aides, etc…Ce n’est pas sain pour les gens d’étaler leur misère partout, donc il ne faut pas les encourager à le faire.

·          L’enseignant a besoin de la vie des familles ce qui peut l’aider à connaître un enfant, pour pouvoir l’aider à se construire. Il ne s’agit donc pas de tout savoir.

 

 

·          Ensuite, ce que l’on apprend de la vie des familles, ce qu’elles nous en apprennent (c’est important de ne pas l’apprendre à leur insu), il reste à savoir ce qu’on en fait : soit on s’en sert pour aider les gens, pour qu’ils gagnent en fierté, et c’est légitime, soit on s’en sert contre eux, et c’est là où il y a le plus grave problème.

C’est ce qui arrive quand en salle des profs, on se raconte entre profs des choses « sur le dos » des élèves.

Quelques autres points relevés :

Un problème qui gêne la relation est le fait que les enseignants ne soient jamais sortis de l’école. Ils sont donc souvent très éloignés de la vie de familles défavorisées. Certains ne voient pas les situations de pauvreté.

Les enseignants les plus réceptifs aux situations de familles défavorisées sont souvent :

Ceux qui ont fait autre chose que d’enseigner, qui ont eu un parcours qui les a sortis du circuit scolaire, leur a fait vivre une autre base de travail que celle des rapports « scolaires ».

Ceux aussi qui ont vécu dans leur enfance des choses qui font écho à ce qu’ils retrouvent avec des enfants et familles défavorisées. Par exemple, un enseignant qui se souvient (en entendant le témoignage de Catherine Troptard, dans la vidéo), comment sa mère était elle aussi mal-à-l’aise dans une école.

La formation ne les y aide pas non plus : à l’IUFM, ce sujet des relations avec les parents et enfants qui vivent des situations très difficiles n’est pas abordé, ne fait pas partie des formations. Ou alors cela est abordé par un biais très particulier : la violence scolaire, les ZEP, zones sensibles, comme on les appelle. Les futurs enseignants de lycée et collège font souvent un stage « zones sensibles », mais c’est encore très loin d’une volonté de connaître les parents, vraiment, et d’engager une relation plus vraie depuis le début, et non après des années d’un parcours scolaire très difficile.

 

 



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