Peut-on instruire sans éduquer

Peut-on instruire sans éduquer ?

Guy Avanzini *

L'école n'a-t-elle pour vraie, voire unique, fonction que d'instruire ou doit-elle aussi, voire d'abord et surtout, éduquer ? Cette question est banale ; courante est la mise en opposition de ces deux objectifs. Pour certains, son rôle est exclusivement d'enseigner, et là est sa noblesse. Pour d'autres, il serait fâcheux, voire coupable, de s'y limiter. Les premiers accordent à la seule diffusion des connaissances une légitimité que fonde leur compétence « scientifique », alors que les seconds jugent indispensable de s'attacher à la formation globale de la personne. Que penser de cette controverse ?

Une opposition non fondée

Cette opposition est d'abord, et pour une part, irréfléchie et infondée. Qu'elle le veuille et le sache ou non, l'Ecole assure, avec l'instruction, une éducation intellectuelle. Elle ne peut dispenser la première sans contribuer aussi à la seconde. En effet, elle transmet des objets culturels sélectionnés. Donner priorité aux lettres ou aux sciences, aux langues anciennes ou aux langues modernes, à l'éducation physique ou à la catéchèse, fixer le volume horaire consacré à chaque discipline, les « coefficienter », vanter telle ou telle section ou option, il est clair que cela n'est pas neutre mais projette implicitement ou explicitement un type d'homme et de société et une hiérarchie des valeurs selon lesquelles les esprits sont formés. De plus, ce faisant, on transmet un style de culture, des goûts, des attitudes mentales, des gestes intellectuels, des intérêts qui marquent les personnalités et émanent de choix qui, contestables ou pertinents, sont parfaitement contingents et procèdent de la volonté des adultes et de conjonctures variables et relatives.

Enfin, l'Ecole n'est pas un lieu aseptisé et affectivement vide ou stérile. C'est un lieu de socialisation) qu'il faut se garder d'idéaliser naïvement et où, pour le meilleur et pour le pire, se rencontrent, se heurtent, se forment et se déforment, s 'épanouissent ou se détériorent des personnalités que la confrontation avec autrui fortifie ou fragilise. On ne peut ignorer ni l'essor qu'elle permet à ceux qui y réussissent et que l'émulation conduit au succès, ni l'infériorisation et la marginalisation de ceux qu'elle expose à l'échec, qu'elle renvoie ou qui la rejettent. Ainsi l'éducatif et le contre-éducatif s'y mêlent inextricablement, comme le bon grain et l'ivraie.

Mais ce sont là, à la limite, des évidences que les zélateurs les plus rigides d'une didactique proclamée « scientifique » ne peuvent nier. En revanche, là où se pose à bon droit la question d'une fonction éducative de l'Ecole et de sa légitimité, c'est à propos, à la fois des valeurs morales et des problèmes personnels des élèves.

S'agissant des premiers, vu la pluralité et surtout les divergences des référentiels philosophiques, éthiques et religieux qui caractérisent, selon l'expression d'André Latreille, notre société « en miettes », divisée, disloquée, en proie à mille conflits, sinon à la veille de quelque guerre civile, les adolescents sont de plus en plus en proie à l'incertitude et à la recherche de repères. Comment leur proposer des valeurs sans, pour l'Ecole, sortir de son rôle ? Et il ne suffit pas, si utile soit-elle, d'une « éducation à la citoyenneté » pour répondre à l'attente de ceux qui cherchent à tâtons des raisons de vivre, un sens à leur vie, le sens de la vie.

S'agissant des seconds, la précarité des liens familiaux, l'absence ou l'effacement de parents négligents ou débordés, comme la pluralisation ethnique qui expose au choc de cultures disparates, expose beaucoup à un désarroi, voire à une détresse qui les conduit$ à chercher auprès du professeur ou du conseiller d'éducation un soutien, une aide, une relation ailleurs absente. Et, plus simplement encore, les « incivilités » et « violences » partout observées — et de la part d'élèves de plus en plus jeunes — font cruellement sentir le besoin d'une éducation, au moins à titre de suppléance.

Mais, au même moment, la faveur de la didactique fournit un alibi à la dérobade. Et, plus sérieusement, la conviction sincère d'une incompétence que la « formation » prodiguée au sein des IUFM ne risque guère de combler, la recherche de la sécurité qu'accroît désormais le soupçon à l'égard de toute proximité relationnelle, tout conduit à détourner du rôle éducatif. Au total, on se trouve face à un paradoxe : il n'a jamais tant fallu éduquer, mais à quoi ? et pour quoi ? Alors, avec plus ou moins de bonne conscience, on se réfugie dans le rôle d'instruction, que la compétence disciplinaire, académiquement garantie par les diplômes, convainc de posséder. Ou bien l'on oscille entre un militantisme politique abusif ou la vaine proclamation de valeurs citoyennes que les plus concernés ne prennent guère au sérieux, peu préoccupés qu'ils sont d'adhérer à une société dont ils se sentent exclus.

Entre le besoin d'éduquer et l'impossibilité d'y parvenir, que faire ? Comment se situer ? Et le problème est d'autant plus épineux que tous les pédagogues, - de Platon à Rogers et des pédagogues chrétiens aux doctrines les plus étroitement rationalistes - suspendent à l'éducation le progrès de l'humanité. Sans méconnaître le rôle des dispositifs politiques, qui recourent à la contrainte du pouvoir d'Etat, ils ont en commun de subordonner le progrès durable à l'éducation, c’est à dire à l'adhésion, elle même liée à la transformation des coeurs ,

Impossible et indispensable : tel est le dilemme face auquel place la problématique de l'éducation actuellement. L'instruction se développe . Mais, séparée de l'éducation, elle peut s'avérer dangereuse, car elle n'apporte pas avec elle les règles de son bon usage. C'est dire que, en s'interrogeant sur leurs relations, on ne pose pas une question d'ordre formel, pour introduire un débat superflu. Quelles contribution le RÉVEIL propose-t-il à sa résolution ? Ce pourrait être pour lui l’objet d’un débat à proposer à ses membres.

Qu’est-ce qu’éduquer ?

On a proposé mille définitions de l'éducation. Si l'on se centre sur ce qu'elle a d'essentiel, sur « l'intention éducative » en tant que telle, indépendamment des temps et des lieux, sans doute peut-on considérer qu'elle consiste dans le pari de parvenir à susciter l'adhésion libre de l'éduqué aux valeurs que l'éducateur lui propose.

D'une part, qu'il le veuille ou le sache ou non, il ne peut pas ne pas proposer de valeurs. D'autre part, s'il ne croit pas possible d'y faire adhérer librement, il se condamne au dressage : de la contrainte violente au chantage affectif, il ne peut alors que conditionner, c'est à dire renoncer à éduquer.

Concrètement, l'objectif posé - l'adhésion libre - ne s'atteindra que peu à peu, au fil du temps. C'est pourquoi Kant peut dire qu'éduquer consiste à exercer une contrainte en vue  d'une liberté, à ne l'exercer qu'en vue de celle-ci. L'éducateur qui intégrerait bien cette idée éviterait deux écueils :

§        exercer une contrainte sans que ce soit en vue d'une liberté, mais pour éprouver le plaisir du pouvoir, par caprice, par défi, etc. S'il ne contraignait qu'à condition d'être sincèrement sûr que c'est pour favoriser la liberté de l'autre, il assainirait beaucoup la situation, en évitant de prendre ses lubies ou ses manies pour des exigences de la raison.

§        renoncer à toute contrainte sous prétexte que ce serait une violence scandaleuse, et, en définitive, abandonner l'enfant à lui-même, sous prétexte de respecter sa liberté.

Si je contrains l'enfant à apprendre à lire, je peux me dire, toutes précautions étant prises par ailleurs, que cette contrainte est bien une condition de sa liberté à venir, et donc est légitime. Corollairement, si je ne l'y contrains pas, je compromets sa liberté à venir.

La contrainte doit devenir progressivement inutile : c'est le signe d'une éducation réussie. Et cette réussite est subordonnée à un exercice provisoire de la contrainte éducative qui se déploie dans le temps. C’est pourquoi elle exige la patience ou, ce qui revient au même, l’espérance.

 



* Professeur émérite des Universités, Président de la Société Binet-Simon

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