Scolarité d’un cas social au milieu de XXème siècle

Scolarité d’un cas social au milieu de XXème siècle

Marguerite DEBRUYNE*

Il m’est très difficile de raconter mes souvenirs d’écolière avec simplicité, comme aurait pu les évoquer une élève « comme les autres » de ma génération, laquelle aurait eu une enfance ordinaire, élevée par ses parents « normaux » dans une famille « standard ». Ne pouvant être dissociée de son contexte, mon expérience scolaire fut entièrement inféodée à ma situation de « cas social » : parents du Quart Monde, présomption d’un handicap mental, placements en orphelinats, le tout dominé par une religion encore écrasante, typique des petites villes flamandes de cette époque… L’école que j’ai connue vous paraîtra donc horrible, parce que ma condition en a amplifié tout ce qu’il pouvait y avoir de négatif, tout en relativisant le positif, comme s’il était mis entre parenthèses. « Marguerite la folle » n’avait pas le droit d’être heureuse, et surtout pas d’être aimée. Elle ne le méritait pas…

Je n’ai été scolarisée qu’en primaire. Tout le reste de mes études, je l’ai fait en cours du soir, stages de formation et, pour la majeure partie, en autodidacte. L’école que j’ai connue dans mon enfance était dure, intolérante, parce que les adultes qui y travaillaient avaient reçu dans leur jeunesse cette éducation très stricte, qui était la norme autrefois. Au début de ma scolarité, jusqu’en CE 2, j’avais des institutrices plutôt âgées. Elles avaient vécu les deux guerres mondiales, et conservaient d’inébranlables principes de l’ancien temps. Traumatisées à la fois par les guerres et par leur éducation, les institutrices que j’ai connues étaient, elles, d’autant moins enclines à la patience qu’on leur confiait des classes surchargées d’enfants du Baby-Boom de l’après-guerre : jusqu’à 45 élèves et plus, parfois à trois sur des pupitres de deux places ! Dans le Nord, à cette époque-là, battre les enfants était normal, c’était de leur faute, ils n’avaient qu’à être sages. A cause de l’industrialisation massive, qui a longtemps poussé les familles à mettre leurs enfants au travail sitôt que l’école cessait d’être obligatoire, la plupart des gens n'étaient pas des intellectuels. Beaucoup avaient des mœurs plutôt rudes : on élevait les petits « à la dure » parce qu’il fallait en faire des travailleurs courageux…

Comme il est loin, si loin, mon sévère pays natal, de la riante et douce Côte d’Azur de Célestin Freinet !... Lui aussi avait pourtant fait la guerre de 14. Il avait même été gazé. C’était précisément parce que son handicap respiratoire l’empêchait de parler longtemps qu’il avait inventé une pédagogie si atypique, et qu’il en fut renvoyé de l’Education nationale. Loin de se laisser anéantir par cet échec, il fonda alors sa propre école ! Mais il n’était pas seul : l’affection et l’aide que lui apportait son épouse lui avait permis de rebondir et de tenir le coup…

Mais revenons dans le Nord, pays de mes jeunes années.

Vers deux ans et demi, je cherchais à lire tout ce qui me tombait sous la main : journal, paquet de café etc... et m’amusais à compter les pièces du porte-monnaie de ma mère. A la maison, à part le missel et le vieux dictionnaire tout abîmé de ma mère, il n’y avait pas de livres. Aussi mon père m’acheta une méthode de lecture. En principe, c’était pour moi. Mais quand il était là, le dimanche, il était atteint du « syndrome du train électrique » : les papas achetaient souvent pour leurs jeunes enfants ce dont eux-mêmes avaient été privés à leur âge !... Et, ânonnant comme il pouvait, aidé de ma mère, mon père, illettré, essayait d’apprendre à lire ! Quant à moi, qui débutais la lecture et l’écriture à trois ans, et aimais déjà beaucoup les chiffres, je restai vite sur ma faim, car ma pauvre mère n’avait pas grand-chose d’autre à m’enseigner. Voulant en apprendre bien davantage, je demandais sans cesse à mes parents de me mettre à l’école ! Si j’avais su…

Mes parents me mirent à l’école à partir de1952. La maîtresse que j’y ai eue était une religieuse de l’Ordre de la Sainte Union (un peu l’équivalent féminin des Frères des Ecoles Chrétiennes), âgée, toute ridée, qui nous parlait sans arrêt de l’au-delà, ou du moins, de ce qu’elle croyait qu’il fût. Je n’avais que 3 ans, puis 4 (j’avais redoublé), en faisais d’horribles cauchemars tant la mort et le diable me terrorisaient : je savais que j’étais vouée à l’Enfer, parce qu’il m’était impossible d’être sage. Dieu fabriquait les enfants avec de la boue, c’était écrit dans la Bible. Il façonnait des bébés et leur donnait  vie, les destinant pour lui ou pour le démon. Puis les nouveaux-nés apparaissaient à l’église, parce que Dieu les déposait dans les fonds baptismaux, ça, la sœur n’avait pas eu besoin de le dire, c’était tellement évident !… Incontournable, omniprésente, la religion réglementait nos vies jusque dans les moindres détails : à chaque instant  Dieu voyait tout, entendait tout, savait tout, et, en vrai dictateur, sévissait !...

J’étais une sale gamine, insupportable. La maîtresse religieuse me mettait au piquet sur un coin de l’estrade, avec interdiction de bouger. Tandis qu’elle continuait de faire son cours pour les autres, je m’ennuyais, et me penchais de côté pour voir ce qu’elle écrivait au tableau. Alors, telle une furie, elle se jetait sur moi en hurlant un « hôôôôô ! » titanesque et, me prenant une oreille dans chaque main,  elle me secouait la tête, puis me frottait les oreilles vigoureusement ! Maintenant je crois comprendre pourquoi elle finissait  par me frotter les oreilles : probablement pour effacer les traces d’un « début d’arrachage » !

Vers l’âge de 5 ans, je commençais à me poser des questions sur un des sujets les plus brûlants : pourquoi les autres fillettes étaient-elles plus sages que moi ? Recevaient-elles beaucoup plus de raclées ? J’avais bien failli avoir trouvé la réponse lorsque je m’aperçus que les jours où on ne me battait pas… j’étais plus calme. Est-ce que cela marchait à chaque fois ? Etais-je insupportable parce que les adultes me battaient, ou me battaient-on parce que j’étais insupportable ? Eternel mystère de la préexistence de la poule ou de l’œuf… Mais je n’eus ni le temps ni la maturité nécessaires pour vérifier par moi-même la réponse à cette importante question : bientôt, en juillet 1954, je fus placée dans un premier orphelinat, à Hazebrouck, la ville même où nous habitions mes parents et moi. C’était un établissement catholique, tenu par des religieuses à cornettes, dans lequel il n’y avait que des filles. Dans cet orphelinat, ma toute nouvelle théorie selon laquelle si j’étais une si vilaine fille, c’était parce qu’on me battait, ne fit pas long feu : dès le lendemain, pendant les oraisons du matin, patatras ! Avec horreur je découvris une terrible prière qui anéantissait d’un seul coup tous mes espoirs d’innocence : le « Je confesse à Dieu » ! Prenant à témoins divers saints parmi les plus illustres, toutes ensemble nous étions obligées de dire : « …. Que j’ai beaucoup péché par pensées, par paroles, par actions et par omissions,… et, nous frappant le cœur de la main droite nous répétions : « C’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma très grande faute ! »  Abasourdie, je venais ainsi de découvrir que les adultes avaient raison de me maltraiter !... A cinq ans, issue de parents catholiques pratiquants, et après déjà deux années de bourrage de crâne en école chrétienne, comment m’eût-il été possible de remettre cela en question ?... Mais tout de même, il existait des filles toujours sages et tranquilles. Comment faisaient-elles ? Durant toute ma scolarité je me suis interrogée sur le mystère de leur incroyable calme : en gymnastique ou à la piscine, je regardais leurs bras et jambes, leur dos, à la recherche de traces de coups. Mais je n’en trouvais jamais ! Comment cela était-il possible ? Etaient-elles donc sages de nature, touchées par la grâce divine, au point que leurs monitrices ou leurs parents n’avaient donc pas besoin de les corriger ?

Après avoir passé, dans ce premier orphelinat, un été somme toute assez agréable, je redoutais la rentrée des classes, ne voulant plus de l’horrible monstre qui, la tête dans l’au-delà, me secouait par les oreilles. Aussi, lorsque le jour fatidique arriva, ce fut avec un certain soulagement que je me vis amenée dans une autre école. Ne voyant pas d’institutrice dans la cour remplie d’élèves, j’en profitai pour me défouler en faisant les quatre cents coups ! A plusieurs reprises, des camarades d’orphelinat me mirent en garde : « les maîtresses te voient ! » Les maîtresses ? Où ça ? Je n’en voyais pas. Il n’y avait que des dames qui parlaient ensemble. Et je continuais mes exploits… Jusqu’au moment où une fille insista : « La maîtresse te voit, là, elle te regarde. – Il n’y a pas de maîtresse, lui répondis-je - Si ! La belle madame, là ! » Comment était-ce possible ?  Toutes ces dames qui se parlaient en cercle au milieu de la cour étaient donc des institutrices ? Mais… Où étaient les religieuses ? Il n’y en avait pas ? J’avais donc fait l’imbécile pendant un long moment, peut-être vingt minutes, en croyant que les maîtresses n’étaient pas encore là, et j’avais pris ces dames pour des mamans d’élèves ! J’ignorais qu’il existait des écoles laïques, et j’avais atterri dans l’une d’elles ! N’ayant pas tenu compte des avertissements de mes camarades, tant j’étais persuadée que les institutrices ne pouvaient être que des religieuses par encore arrivées, je ne m’étais pas méfiée des dames habillées « en civil ». Aussi, le matin même de la rentrée des classes, ma réputation de sale gosse était déjà solidement établie, parce que, malgré les avertissements,  j’avais imprudemment affiché haut et fort ma terrible image de turbulente insupportable ! « C’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma très grande faute ! »

Dès lors, les maîtresses m’avaient dans le collimateur. J’étais sans cesse épiée, et au moindre faux pas, elles me tombaient dessus, tandis que d’autres filles, plus discrètes, sournoises et malicieuses, pouvaient peut-être jouer bien mieux que moi de fameux tours pendables... Bien souvent d’ailleurs, j’ai été accusée et punie à tort. Une institutrice demandait : « Qui a fait ça ? – C’est Marguerite ! » Criaient en chœur nombre de mes camarades. J’avais beau protester, affirmer que je me trouvais loin du lieu du « crime », à l’autre bout de la cour, que je savais bien dans ma tête, dans ma mémoire, que ce n’était pas moi, j’étais punie quand même « pour toutes les fois où je commettais des bêtises qui passeraient inaperçues…»

En CP, je ne suis restée qu’une demi-journée, parce que l’institutrice ne voulait déjà plus de moi ; ça tombait bien, moi non plus je ne voulais pas d’elle, parce qu’elle frappait beaucoup trop fort ! Sa collègue de grande section de maternelle me récupéra le jour même. Elle ne me frappait que de temps en temps. C’était cool. Elle nous racontait des histoires qu’elle illustrait par les maquettes qu’elle confectionnait elle-même, puis écrivait au tableau des mots et des phrases s’y rapportant. Nous devions reconstituer ces phrases avec des étiquettes sur lesquelles elle avait écrit des mots, puis en inventer d’autres. Nous apprenions à compter avec des coquillages (la mer n’est qu’à 40 Km) et des jetons. Nous avions deux cahiers : un pour écrire des mots et des phrases, et un pour le calcul. J’avais appris à lire, écrire et compter deux ans auparavant, de ce fait, j’étais souvent première de la classe…

En ce temps-là, à l’école, nous devions boire du lait tous les jours. Un matin que j’étais dans la cour (punie ou au wc je ne me souviens plus), la dame de service me demanda d’aller dire à la maîtresse du CP que ses élèves pouvaient venir de suite boire leur lait. Quand je me suis approchée de la porte vitrée, me voyant, la méchante institutrice du CP me cria « Va-t-en ! ». Néanmoins je voulus accomplir ma mission, et lui dis à travers la vitre : « Madame Jeanne a dit que vos élèves peuvent venir boire du lait. – Va-t-en ! » lança-t-elle encore plus fort ! Pourquoi me reçut-elle si mal ? Elle seule peut-être pourrait le dire…

A la distribution des prix, je reçus un livre dont je ne saisis que bien trop tard de quel merveilleux trésor on m’avait alors fait cadeau : c’était « Le Vilain Petit Canard » d’Andersen. Toute fière d’être enfin récompensée, à l’orphelinat je prêtais mon livre à tout le monde… Si bien que le dimanche suivant, je ne l’avais pas encore lu lorsque mon père voulut le voir. Mais le bougre, à moitié sourd et illettré, n’était pas du genre à faire dans la dentelle ! Il savait à peine déchiffrer quelques mots simples, sans comprendre le sens des phrases. D’ailleurs, la lecture du titre lui suffit. Il s’arrêta sur le mot « vilain » qu’il commenta ainsi, je m’en souviens très bien : « Ah, vilain ! Comme toi, ça ! Bien trouvé, livre ! Comme toi, c’est vilain ! » Vexée, je n’ai pas voulu lire mon prix, pensant qu’on me l’avait offert pour me faire la morale et m’humilier. Ainsi perdis-je plusieurs années à en ignorer ce précieux message que l’on eût souhaité me transmettre : loin de me condamner de manière définitive, on voulut me montrer la possibilité de devenir quelqu’un de merveilleux, comme le cygne du conte… à condition de trouver d’autres cygnes. Qui avait donc tant confiance en moi ? Jamais je ne l’ai su… De ce beau cadeau, à six ans, je ne pus en profiter, car mon père, dans sa maladroite inculture, avait tout gâché. Je ne le compris que bien plus tard, au seuil de l’adolescence, lorsque je découvris enfin l’histoire, en feuilleton chaque jeudi dans la page pour enfants d’un quotidien local. Quant au livre de prix, je ne l’ai jamais lu, ni revu, je ne sais plus ce que j’en avais fait, l’ayant probablement abandonné à mes camarades d’orphelinat. 

Ouf ! Je suis passée directement de la maternelle au CE 1, ayant sauté la CP ! J’échappais donc définitivement à cette affreuse institutrice qui giflait avec tant de force. Définitivement ? Non, car même n’étant pas son élève, j’avais cependant pris une bonne claque !... Quand elle me surprit en train d’écrire à la craie rose sur le banc en ciment dans la cour… Si elle voyait les graffitis qui ornent les murs maintenant !...

 Au CE 1, en ce premier trimestre de l’année scolaire 55-56, j’avais encore une fois une vieille institutrice. Elle ne frappait pas beaucoup, usant d’une autre stratégie : les élèves qui ne lui plaisaient pas, elle les ignorait purement et simplement ! Elle ne s’intéressait qu’à ses chouchous du premier rang, petites bourgeoises toujours bien mises et très polies, parlant un langage riche et soigné, avec lesquelles elle se montrait toujours souriante et gentille… C’était la première fois que je voyais ce comportement chez une institutrice, et cela fit décupler mon insatiable soif d’apprendre. Pourquoi étais-je soudain devenue boulimique de savoir ? Parce qu’au temps de mes 6 ans et demi, pour être aimée, il fallait le mériter. Etre aimée des religieuses ? Non merci, très peu pour moi : elles ne pensaient qu’à la mort et à l’au-delà. Je préférais les maîtresses d’école laïque. Le secret pour être aimée de l’une d’elles ? Bien travailler en classe, être la première, pour devenir l’une de ses petites chouchous. J’avais tellement besoin d’être aimée…

Mais de la tendresse, j’en avais tout de même eu un peu, durant ces années 1954-55, à l’orphelinat d’Hazebrouck, où nous n’étions qu’une quinzaine de pensionnaires. Malgré la sévérité de la religieuse qui me détestait, je m’y sentais bien, grâce à l’affection de Reine, petite « maman » de 12 ans à qui j’étais confiée, ainsi que l’on faisait dans ces établissements où chaque grande fille avait la charge d’une petite. Reine était douce, gentille, elle riait toujours et connaissait beaucoup de chansons…

Mon insatiable curiosité intellectuelle, encore amplifiée à 6 ans et demi au CE 1, me poussait à découvrir des trésors dans les livres de classes de mes camarades plus âgées. J’allais même jusqu’à m’imaginer devenir tellement bonne élève que je sautais toutes les classes de l’école, et que dans chaque nouvelle classe j’étais encore et toujours la première comme en grande section de maternelle… tant immense était mon besoin d’être aimée !...

Très souvent, ma mère biologique venait au premier orphelinat demander qu’on lui rendît l’unique enfant qui lui restait en vie (ma sœur était décédée). Les religieuses, qui ne savaient plus comment lui expliquer qu’il n’était pas de leur ressort de décider de me garder ou de me rendre, lui disaient de s’adresser aux autorités compétentes. Mais ma mère, d’esprit plutôt simple, ayant elle-même vécu une enfance très malheureuse, et ayant dû gagner sa vie dès l’âge de 11 ans, ne comprenait rien aux arcanes de l’Administration. Pour elle, cela ne pouvait pas être plus clair : elle réclamait sa fille à l’endroit même où celle-ci se trouvait réellement : à l’orphelinat d’Hazebrouck ! Un point, c’était tout ! Un dimanche de novembre 1955, lors d’une permission, mes parents ne voulurent pas me ramener à l’orphelinat... A moins que les sœurs ne voulurent plus me reprendre, je ne me souviens plus au juste comment cela s’est passé…

Les autorités réagirent en m’éloignant. Toute ma vie je me souviendrai de la phrase qu’une assistante sociale, venue à la maison un samedi de décembre 1955, avait dit à mes parents en ma présence :

« Vous n’avez pas le droit d’avoir votre fille chez vous. »            

J’avais interprété cela comme l’interdiction pour moi d’avoir une famille.

Le 4 janvier 1956, cette assistante sociale me conduisit à Bailleul, dans un autre orphelinat, tenu lui aussi par des sœurs à cornettes, mais beaucoup plus dur que le premier. Mon séjour y fut à ce point traumatisant que j’avais surnommé cet établissement le camp de concentration !

Au deuxième orphelinat, pour ma boulimie de savoir, hormis mes livres de classe que j’avais lus et relus, rien à me mettre sous la dent. Pas question le savourer les manuels scolaires des grandes : trop nombreuses, nous étions séparées par tranches d’âges. Une petite chance cependant : le premier matin avant de partir en classe, on me demanda de choisir : école laïque ou religieuse ? Laïque ai-je répondu sans hésiter. Bonne pioche ! La maîtresse du CE 1 était assez sympa. Bien que donnant souvent des coups de règle sur les doigts, et que juste après il était difficile d’écrire au porte-plume, elle pouvait parfois travailler une semaine entière sans donner une seule fessée à quiconque ! Elle était surtout était très bonne pédagogue. Et, chose incroyable pour la région et pour l’époque, pendant le dessin ou la couture, elle nous autorisait à chuchoter tout bas !...

Mais le plus merveilleux de tout arriva après les vacances de Pâques 1956, quand cette institutrice modèle tomba malade. Ses élèves avaient été réparties dans différentes classes, et par chance j’avais gagné le gros lot : on m’avait mise en CM 2 !  Une camarade d’orphelinat, élève de cette classe, me mit cependant en garde contre la sévérité de la maîtresse. Alors, à la première heure de cours, j’avais sagement commencé l’exercice de grammaire de CE 1 prévu mais… le laissai inachevé…  Je m’en souviens comme si c’était hier : le cours de CM 2 était à ce point passionnant que j’en oubliai tout le reste, la mise en garde de ma camarade, le travail préparé par ma véritable institutrice, le fait que je n’avais jamais suivi les classes intermédiaires, tout cela m’était bien égal, tant ce que disait la maîtresse des grandes était à ce point passionnant ! Comme pour réaliser mon rêve de naguère, je m’étais « autoproclamée » élève de CM 2 ! Et plus l’institutrice expliquait, décrivait, racontait, et plus je buvais ses paroles avec délice ! Elle transmettait à ses élèves de fabuleux trésors, et je ne voulais pas en perdre une miette ! Deux jours après mon arrivée, profitant de la place laissée libre par une de ses élèves absente, fuyant mes camarades du CE 1 dont le bavardage me perturbait trop, je m’installai parmi les grandes. L’institutrice m’avait bien sûr remarquée. Mais voyant à quel point je m’intéressais aux leçons, et qu’en plus je m’efforçais d’accomplir de mon mieux le travail de ses élèves,  elle m’avait laissé faire… Hélas, l’essai ne fut pas transformé. Deux semaines plus tard, ma véritable institutrice, guérie, reprit le travail, et je dus regagner, à regret, la classe de CE 1.

La maltraitance continuellement subie dans ce deuxième orphelinat m’avait détérioré la santé à un point tel que je dus passer trois semaines à l’hôpital ! Mais les religieuses et les employées ne furent nullement inquiétées, parce que les deux établissements étaient dirigés par une même personne. Cependant, pour éviter d’éventuelles poursuites, on trouva plus prudent de me rendre à mes parents…

A mon retour à la maison, ma mère me surprotégeait, et ne voulait plus perdre une minute de ma présence à ses côtés… Au point qu’elle me conduisait à l’école, comme si j’avais toujours l’âge où j’avais quitté la maison pour le premier orphelinat. Elle ne réalisait pas que j’avais grandi. Toujours mal habillée et mal coiffée, de sa voix tonitruante de campagnarde flamande elle hurlait mon prénom tout au long du trajet, en me faisant mille recommandations, comme si j’avais été incapable de me diriger seule dans cette petite ville où tout le monde se connaissait. Son allure, ses cris, ses gestes provoquait l’hilarité générale des hordes de gamins qui s’agglutinaient à nous pour profiter du spectacle. J’avais honte ! Impossible de raisonner ma mère, elle était absolument certaine d’avoir raison, et me tenait bien fermement par le poignet pour m’empêcher de fuir en avant. Tout le monde savait donc que je m’appelais Marguerite, alors que j’ignorais les prénoms des autres. Tout le monde savait aussi que ma mère avait été internée en hôpital psychiatrique à Bailleul, et beaucoup croyaient que moi aussi j’y étais allée, alors que je n’avais été placée qu’au deuxième orphelinat, situé lui aussi à Bailleul. L’amalgame était vite fait : pour la plupart des gens, nous étions toutes deux malades mentales, des folles, et sur notre passage les gamins criaient « la folle, la folle, la folle !…» 0 combien j’eusse aimé que ma mère fût beaucoup plus discrète !...

Nous habitions près de deux écoles de garçons, l’une catholique, l’autre laïque, et il semblait y avoir autant de chenapans dans l’une que dans l’autre. Durant de longues années, plusieurs fois par jour, passant devant la maison, des hordes de ces gamins nous harcelaient : « La folle ! La folle !  Maboule !  Toutoule !.... » Et autres insultes en tous genres pour provoquer ma mère. Le but du jeu était de la faire sortir dans la rue en hurlant, et de se sauver pendant qu’elle les poursuivait en brandissant son balai !… « La folle ! La folle ! La folle !...» Et depuis que l’un d’eux cassa un carreau, il fallait fermer les volets cinq fois par jour juste avant le passage des garçons, chaque fois qu’ils allaient en classe ou en revenaient. A cause d’eux, ma mère m’amenait souvent à l’école à la dernière minute. Mais pour le matin, mon retard avait aussi une autre cause, j’en parlerai plus loin.

Je fis donc ma rentrée scolaire d’octobre 1956 à Hazebrouck, dans la même école qu’auparavant, mais déménagée dans des locaux flambants neufs. Le matin du premier jour, l’institutrice du CE 2, qui était aussi méchante que celle qui me disait « Va-t-en ! », voulut trier ses élèves : d’un côté celles qui étaient là l’année précédente, de l’autre celles qui venaient d’une autre école. En octobre, novembre et décembre 55 j’étais bien sûr dans cette même école, donc je me mis avec les anciennes. Mais à partir de janvier 56 j’étais à Bailleul. De ce fait, la maîtresse m’attrapa sans ménagement et me poussa dans l’autre groupe en criant ; « Toi, tu n’étais pas là l’année dernière ! » C’était plutôt vrai, j’avais passé les deuxième et troisième trimestres dans une autre ville… Un peu plus tard, me prenant par le bras du tablier, l’institutrice demanda aux autres filles : « Et celle-là, qu’est-ce qu’elle faisait de ses livres ? – Elle les déchirait ! » Répondit une élève dont je me souviens qui elle était. J’avais beau protester que j’aimais beaucoup trop les livres et que jamais je n’en avais déchiré de ma vie, l’institutrice ne voulut pas me croire. Par précaution, elle m’interdisait donc d’emmener chez moi les manuels que l’école prêtait aux élèves, et elle avait chargé deux petites bourgeoises, promues chouchous dès le premier jour, d’inspecter ma case chaque soir afin de vérifier si j’y avais bien laissé tous mes livres. Cette institutrice, qui semblait ignorer que l’école laïque avait vocation, entre autres, de prôner l’égalité et la fraternité, montrait, comme exemple à ses élèves, le comportement même que le principe de laïcité républicaine était censé combattre : l’oppression millénaire exercée par les classes sociales dominantes sur les plus défavorisés. Mais à cet âge-là, mon ignorance ne me permettait pas de faire une telle analyse de la situation. Humiliée devant toutes mes camarades, ne pouvant goûter au plaisir d’explorer mes nouveaux manuels, et n’étant plus à l’orphelinat pour emprunter  ceux de mes camarades, je me demandais comment pourrais-je apprendre mes leçons… Tiens, j’y pense tout-à-coup : dans la même classe il y avait une fille qui était toujours à l’orphelinat, et qui, naguère m’avait vu étudier dans livres des grandes. Pourquoi n’a-t-elle pas pris ma défense ? Certainement parce qu’elle était habituée à la discipline, aux brimades et aux punitions, tant chez les religieuses qu’à l’école, et la méchante institutrice devait sûrement lui faire très peur… Fort heureusement pour moi, un libraire au grand cœur m’offrit une grosse pile de manuels scolaires, des spécimens périmés certes, mais dont la plupart était d’un niveau de CM et de collège. C’était fabuleux ! Dans toute ma jeunesse, jamais je ne reçus plus merveilleux cadeau !...

Ainsi ma terrible enfance a tout de même connu quelques joies. Outre les passionnantes explorations dans les manuels scolaires, j’aimais beaucoup chanter, et cela rendait ma vie bien plus agréable :

« Lance ton chant de joie vers le ciel, ta route sera belle ! » dit une chanson de scout.

Je connaissais entièrement par cœur des dizaines de chansons, chants de rondes ou à mimer, à danser, chants religieux, même en latin !...

Or, dès le premier cours de chant en CE 2, alors que j’étais déjà toute contente de vivre enfin quelque chose d’agréable dans cette classe, la méchante institutrice hurla pour dominer le bruit : « Marguerite ! Tais-toi ! Tu chantes faux ! » Encore une fois, comme pour les livres soit-disant déchirés, j’étais abasourdie : si j’avais réellement chanté faux, au premier orphelinat, la religieuse qui me détestait tant n’aurait pas manqué de réagir pendant les cantiques à la chapelle, alors que nous n’étions que quinze. Et l’aumônier du catéchisme et du patronage, à qui je dois de connaître des chants profanes et sacrés par livrets entiers, qui jouait plusieurs instruments de musique, pourquoi lui ne m’a-t-il pas dit que je chantais faux ? En fait, tout simplement cette ignoble maîtresse ne supportait pas d’entendre ma voix. A cause d’elle, j’ai perdu un de mes plus chers plaisirs. Doutant encore aujourd’hui de ma capacité de chanter juste, je ne pousse la chansonnette que bien à l’abri de mes murs, et pas trop fort, même en plein jour, pour que les voisins n’en sachent rien…

La méchante institutrice de CE 2 me battait souvent. Et l’hypothèse que j’avais formulée dès l’âge de cinq ans se démontrait indubitablement : plus elle sévissait et plus j’étais perturbée, plus elle était méchante et moi aussi. La spirale infernale ne pouvait plus s’arrêter. Pour la violence, avec elle j’étais à bonne école ! Elle me frappait jusqu’à ce que j’en perdisse le souffle ! J’éclatais en sanglots, et elle n’était pas encore satisfaite : elle me demandait de ne pas soupirer ! Elle ne voulait vraiment plus m’entendre !...  Parfois même, elle m’attachait sur un banc…

En cette classe de CE 2, à cause de nouvelles qui arrivèrent en cours d’année, les élèves furent si nombreuses que l’on ajouta une petite table avec le dessus en plastique marron, parce qu’il n’y avait plus de pupitre disponible. Puis une camarade quitta cette école pour cause de déménagement. Du coup, dans un coin devant son bureau, la maîtresse plaça la table marron devenue disponible, en disant : « Ce sera pour l’élève qui serait punie, pour la vilaine ! » Aussitôt tous les regards me tombèrent dessus !… Comme de bien entendu, peu de temps après, l’institutrice m’installa sur ladite table, dont elle fit ma place attitrée jusqu’à la fin de l’année scolaire ! Ainsi, elle n’avait plus besoin de se lever pour me frapper la tête avec sa règle plate graduée…

Aussi soucieuse que mon père de mon éducation, ma mère cependant me frappait peu. Pour me corriger, elle préférait une autre méthode, qu’elle tenait pour très dissuasive : Chaque fois que je faisais, ou voulais faire, quelque chose qui ne lui plaisait pas, elle alertait aussitôt les voisins, m’humiliant devant tout le monde. Un jour, j’avais tenté de la raisonner : il ne fallait pas importuner tout le voisinage avec ce que je faisais, ça ne regardait personne. « Tu n’aimes pas que je le leur dise, hein ? Me répondit-elle. Eh bien je vais toujours le leur dire, parce que ça marche : Si tu ne veux pas que je raconte tes bêtises à tout le monde, eh bien tu n’as qu’à pas les faire ! Tu n’auras qu’à te tenir tranquille. Si tu fais des bêtises, je les raconte à tout le monde, et le soir à ton père pour qu’il te frappe. Tu as compris ? » J’avais compris… qu’il me fallait cacher le plus de choses possibles à ma mère, parce qu’elle racontait tout !...

Le handicap de ma mère ne facilitant pas ses possibilités de m’éduquer correctement, mon père en était d’autant plus soucieux. Mais en raison de l’éloignement de son lieu de travail et de l’horaire du train du soir, il ne rentrait qu’aux environs de 23 heures ! En premier lieu, il se fâchait envers ma mère, contre les pommes de terre pas encore cuites, le ménage pas bien fait, ou pas assez de charbon dans le poêle… Puis elle lui racontait les 2 ou 3 bêtises que j’avais pu commettre la journée. J’étais dans mon lit. Mon père montait pour me gronder. Entrant dans la chambre, il allumait la grande lumière qui m’éblouissait, et me faisait un long sermon… Dans son langage approximatif qu’avec l’habitude je comprenais assez bien, il se plaignait de son travail épuisant, et du fait que, parce que j’étais enfant unique, il ne touchait plus d’allocations familiales, que je grandissais trop vite, qu’il fallait encore m’acheter un manteau plus grand, et des chaussures de deux pointures au-dessus !... Je coûtais trop d’argent !... Et que pendant qu’il s’usait la santé à gagner si durement notre vie à tous les trois, moi, je passais mon temps à ne faire que des bêtises !... J’étais un fardeau !... Souvent je prenais des gifles !

Parfois il regardait mes cahiers de classe, et, n’ayant sans doute jamais dépassé le CP, ne comprenait pas mes cartes de géographie, qu’il prenait pour de l’art abstrait, ni mes croquis de sciences ou de géométrie : « Pas cole, ça, jouer ! » s’exclamait-il. (Ce n’est pas du travail d’école ça, c’est jouer !) Et il me grondait pour mes soit-disant fautes : « ça, sont fautes, cri rouge ! » (ça, ce sont des fautes, parce que c’est écrit en rouge !). A quoi bon lui dire que la maîtresse nous faisait écrire les terminaisons des verbes en rouge pour mieux nous les faire retenir, et que ce n’était pas des fautes ? Les terminaisons, c’était quoi ? Le pauvre ne savait probablement pas ce qu’était la conjugaison des verbes, et je n’ai jamais eu la patience de le lui expliquer. Cela aurait sans doute pris des heures ! De toute façon, il ne me croyait jamais, il ne me faisait pas confiance, tant il était persuadé qu’avec mon savoir supérieur au sien, je ne pouvais chercher qu’à le berner. Alors, ne pouvant maîtriser cette fille qui grandissait trop vite pour son maigre budget, qui faisait croire qu’elle apprenait vraiment à l’école tous ces trucs bizarres, ces drôles de jeux sur ses cahiers tout coloriés, cette étrangère qu’il ne reconnaissait plus après qu’elle fut passée par deux orphelinats, qui faisait trop de bêtises, et qui ne voulait même plus parler flamand !...Que faire  ?...

Harassé de fatigue, mon pauvre père tentait désespérément de renouer le dialogue à sa manière, la seule qu’il ait pu apprendre dans son enfance, par ce « langage ancestral » venu du fond des âges : les coups ! Encore les coups ! Et des baffes ! Et des cris ! Tard le soir, ça faisait du bruit, les voisins menaçaient de porter plainte ! Et moi, vraiment, j’en avais marre ! Et je pleurais ! De longues heures durant… puis, au petit matin, à bout de forces, je finissais tout de même par m’endormir, pour un sommeil hélas trop court. Car peu après, c’était déjà l’heure de me lever pour aller à l’école. Bien sûr, je voulais dormir un peu plus, grappiller ce précieux sommeil dont les larmes m’avaient tant privée… Mais mon père, en riant, me collait à l’oreille l’énorme et tonitruant réveil à répétitions qui me sciait atrocement le crâne !... Ma mère, dans ses tâches matinales, petit déjeuner et préparation du sac de casse-croûte, privilégiait mon père, parce que c’était lui qui rapportait l’argent à la maison, et parce qu’il ne pouvait être en retard : son train pour Lille n’attendrait pas… Et après, il devait encore prendre le tram pour Tourcoing, à 70 km de la maison !...

Après, seulement après, ayant aussi laissé passer le plus gros des troupeaux de gamins moqueurs, ma mère m’emmenait à l’école. Donc c’était moi qui, éternelle retardataire selon l’expression même de la maîtresse, arrivais toujours au beau milieu de la leçon de morale, par laquelle la classe débutait le matin… Généralement, l’institutrice m’accueillait par la fatidique question : « Mais, encore une fois, tu ne t’es pas lavée ce matin ? » suivie de commentaires sur mon tablier sale et chiffonné, assortis d’une punition et des regards moqueurs de mes camarades… Remarquait-elle ma mine fatiguée, mes yeux rouges et enflés ? Jamais je n’entendis de réflexion à ce sujet. De toute façon, si mes parents me frappaient, me connaissant, elle leur donnait entièrement raison. Epuisée chaque matin par le manque de sommeil, je ne parvenais pas à me concentrer. Nerveuse, agressive, je ne savais pas écrire correctement au porte-plume : la fatigue me faisait faire des erreurs et des pâtés, mon cahier du jour était sale, corné, mal tenu… Aux compositions, la maîtresse préférait parfois me priver du cahier mensuel, me faisant alors rédiger l’épreuve sur une feuille volante, qu’elle jetait à la corbeille, assortie d’un zéro, si j’avais en plus l’outrecuidance de râler !...

En récréation, quand des filles me narguaient, à bout de nerfs je leur répondais avec le vieux langage que je tenais de mon père et du deuxième orphelinat : les coups ! Pour avoir la paix, les institutrices m’isolaient en punissant toute élève qui serait surprise en train de m’adresser la parole ! Impossible d’expliquer pourquoi la nuit, au lieu de dormir je pleurais, les maîtresses m’auraient répondu que je le méritais. Si le matin, le manque de sommeil me rendait agressive, irascible et maladroite, l’après-midi, c’était le coup de barre, la migraine, je n’en pouvais plus ! Affalée sur ma chaise, les jambes sous la chaise de l’élève qui était devant moi, je tentais de profiter d’un moment de calme dans la classe pour somnoler quelques minutes… jusqu’au hurlements stridents de la maîtresse qui me rappelait que je n’étais pas à l’école pour dormir !…

La grasse matinée le jeudi ? Pas question ! Mes parents catholiques pratiquants exigeaient que je suivisse le catéchisme, qui débutait par la messe des enfants, à 8 h 30. Seulement le dimanche je pouvais enfin dormir un peu plus tard, tant pis si je ratais la messe des enfants à 9 h, j’assistais à une autre à 11 h 30. Tout compte fait, le catéchisme me plaisait beaucoup plus que l’école. Notre aumônier musicien ne parlait pas de l’au-delà plus qu’il n’en fût raisonnable. Par contre, il attachait une importance capitale au comportement, à la morale, et savait se faire obéir. Cela aurait pu être catastrophique pour moi, eh bien non. De mes frasques, il entendait beaucoup parler, certes, mais je n’osais pas les faire au catéchisme. Et il y avait deux choses que j’appréciais beaucoup chez ce prêtre : toutes les chansons qu’il nous apprenait, et son sens aigu de la justice sociale : jamais il ne m’a rejetée, et il disait que les humains de toute la Terre, quels qu’ils furent, étaient tous égaux devant Dieu, et que, quelle que fût la couleur de notre peau, notre pays, notre langue, toutes nos différences, nous étions tous frères et sœurs !...

Encore un mot à propos du jeudi. C’était aussi le jour de permanence de l’assistante sociale à Hazebrouck, et elle en profita pour venir nous voir ma mère et moi, en vue de mon placement dans un autre orphelinat. Ma mère prit peur que je ne fus envoyée cette fois à des centaines de kilomètres, où elle ne pourrait plus jamais me revoir ! Moi aussi je le croyais, et chaque jeudi, nous nous cachions toutes les deux. Ma mère partait toujours à la campagne. Je ne l’accompagnais que pendant les vacances. En temps normal, j’allais à la messe, au catéchisme et au patronage Saint-Vincent. Là, je n’avais pas peur d’être enlevée par l’assistante sociale, parce que j’avais entendu dire que l’on n’arrêtait pas les gens qui se réfugiaient dans des églises ou des lieux assimilés. Et, bien sûr, nous ne répondions pas aux convocations des services sociaux…

Mes parents, qui avaient une façon bien à eux de m’éduquer, étaient tout à fait excusables en raison de leur ignorance. Mais lorsque des institutrices, dont le savoir et la culture rendaient leurs actes d’autant plus responsables, utilisaient l’humiliation et les coups comme outils d’éducation, cela devait relever du sadisme ! Et je n’étais pas la seule à en subir les excès. Entre autres « bavures », j’ai réellement vu ce que je vais vous raconter, tout est vrai : Un jour, en CM 1, une de mes camarades de classe, ayant fait une erreur à l’encre sur son cahier du jour, voulut la gommer. Le résultat fut si désastreux qu’elle en arracha la page pour écrire sur la suivante, au propre. Quoi de plus banal, de plus normal, que de faire cela soi-même, en classe, en notre bon vingt-et-unième siècle ? Mais en 1959, l’institutrice explosa ! Elle se précipita sur la fille, la gifla plusieurs fois des deux mains en hurlant : « Elle a arraché la page d’elle-même ! » Or, en ce temps-là, seules les maîtresses avaient le droit d’arracher une page d’un de nos cahiers d’école, le faire nous-mêmes était impensable ! Sur le dos de l’élève toujours en sanglots, avec une cordelette, l’institutrice attacha le cahier, la fameuse page arrachée y étant fixée avec un trombone. Faisant tourner la fille sur elle-même, la maîtresse nous fit voir le « chef-d’œuvre » : la page inondée de flots de larmes délayant l’encre violette en longs sillons auxquels se mêlaient un peu de rouge (sang ou stylo ?) et de salive, et la grosse tache trouée de l’erreur, si maladroitement effacée avec probablement une gomme de mauvaise qualité… Puis la maîtresse désigna deux « chouchous » pour surveiller la classe et écrire au tableau les noms des bavardes, et emmena la « condamnée », toujours en larmes, faire le tour des autres classes, non sans avoir précisé avant de partir qu’elle l’amènerait aussi en maternelle, afin qu’elle soit vue ainsi par des petits que chaque soir elle ramenait chez eux. Tout au bout du couloir, on entendait encore les sanglots de la pauvre enfant ! Bien qu’elle ne fût âgée que d’une bonne douzaine d’années, on ne la revit plus à l’école. Quelques mois plus tard, la croisant dans la rue, j’avais envie de demander de ses nouvelles, mais je n’ai pas osé lui adresser la parole : l’oppression était tellement forte que j’étais incapable d’en parler avec d’autres victimes…

A force d’être traitée de folle par tout le monde, y compris par les institutrices, je ne cherchais plus guère à soigner mon comportement, puisque, de toute façon, lorsqu’on est maboule, c’est pour la vie. J’étais incurable ? Alors pourquoi me gêner ? Je me laissais donc aller… Jusqu’au jour où, à 11 ans, par hasard, sur la Grand-Place, j’ai retrouvé… Reine ! Mon ancienne « grande » à qui j’avais été confiée au premier orphelinat. Quelle joie ! Tout de suite je lui confiai mon désir secret : revenir dans cet établissement, là où, malgré la haine de Sœur M... à mon égard, j’avais tant de merveilleux souvenirs !....Elle me répondit : « Si tu es sage, on te reprendra.» Si vous saviez les efforts que j’ai alors accomplis pour revenir parmi mes anciennes copines ! De toutes mes forces, je me suis assagie, mais on ne m’a jamais reprise. Cependant, cette amélioration de mon comportement a sûrement été utile à quelque chose : outre le fait de m’avoir rendue plus agréable aux autres, elle m’a peut-être permis d’échapper à l’hôpital psychiatrique et à la maison de correction, dans lesquels, en ce temps-là, on enfermait pour des années les « cas sociaux » qui ne savaient pas tenir en place…

A douze ans, pour la première fois j’allai en colonie de vacances, en Bretagne. Durant ces trois semaines, enfin loin de mon père, chaque nuit j’avais pu dormir en paix, et avait donc redécouvert le respect du sommeil d’autrui, notion oubliée depuis le temps des orphelinats. Au retour, j’avais tenté le dialogue avec mes deux parents ensemble, dans le but d’obtenir le droit de dormir des nuits complètes. Cette tentative de négociation fut un échec pour les raison suivantes : 1) A cause de l’heure tardive à laquelle mon père rentrait du travail, il n’avait pas d’autre moyen de participer à mon éducation que de me sermonner et me battre dans mon lit ; 2) Si, comme je le lui demandais, il devait, pour me corriger, attendre le lendemain matin, il aurait oublié les reproches qu’il avait à me faire. Ce à quoi je rétorquais que s’il les oubliait, c’était bien la preuve que je ne commettais pas de fautes si graves que ça, mais que si c’était tout de même vraiment important, ma mère, qui savait écrire, n’avait qu’à les noter sur une feuille pour ne les lui lire le lendemain matin. Mais prendre des notes pour les utiliser quelques heures plus tard était une démarche trop compliquée pour mes parents, et cette solution ne fut pas retenue. Mon père continua donc ses sermons nocturnes, ponctués de gifles lorsqu’il les jugeait nécessaires. En fait, en rentrant du travail, il avait peut-être grand besoin de se défouler…

Jamais les religieuses ne nous parlaient des enfants surdoués. Mes parents, eux, ignoraient probablement jusqu’à leur existence. Quant aux institutrices, elles ne les mentionnaient qu’à l’occasion, quand, par exemple, il ne fallait pas confondre prodigue et prodige… Et mon bref passage à 7 ans en CM 2, à Bailleul, ne fit pas date… Le seul qui nous ait donné quelque information plus étoffée au sujet des enfants prodiges était ce prêtre musicien dont j’ai déjà parlé. Des surdoués, il en connaissait ! Il y en avait même un qui était canonisé, un saint : Don Bosco ! Au cours d’une séance de catéchisme, il nous raconta même l’histoire toute récente (1961 ? ou 1962 ?) de ce jeune homme dont les tests d’intelligence, pratiqués au service militaire, révélèrent un quotient intellectuel particulièrement élevé. Or, il avait quitté l’école à quatorze ans pour travailler. A l’armée, on le fit étudier, et en quelques mois il rattrapa le niveau de ceux ce son âge qui n’avaient pas arrêté leurs études ! Cette histoire me faisait rêver, et me rappelait celle que j’avais imaginée pour moi en CE 1 durant l’automne 1955. Et si j’étais surdouée ? J’aurais tant aimé, moi aussi, en quelques mois, pouvoir tout rattraper…

A l’école, après la CM 2 (d’Hazebrouck, pas de Bailleul), à 11 ans, je ne suis pas montée en 6ème : à cette époque, la masse du travail à faire à la maison donnée aux élèves était énorme. Avec les sermons nocturnes de mon père, c’eût été absolument ingérable ! Je fus donc orientée en classe de fin d’études, inévitable voie de garage pour la plupart des « cas sociaux ». J’y suis restée trois ans, parce que la loi interdisait de passer le certificat d’études avant l’âge de quatorze ans. Quel gâchis ! Et quelle monotonie, trois années de suite le même enseignement ménager dont j’avais horreur ! Moi qui ne rêvais que de sciences, de conquête spatiale, de voyages interplanétaires !... Il y avait tout de même un grand point positif : enfin les institutrices me respectaient et m’appréciaient ! Peut-être étaient-elles davantage habituées à enseigner à des élèves de milieux défavorisés, en tout cas, elles étaient d’un abord simple et sympathique. Et moi, bien que toujours dans mes gros sabots, j’étais en train de m’assagir. Première à toutes les compositions, j’aurais pu avoir ma chance si mon père avait voulu, ou, comme il dira lui-même bien plus tard, s’il avait su… Mais, têtu, il ne voulait écouter personne ! Pour les élèves ayant réussi brillamment leur Certificat d’Etudes, au collège, où je n’avais jamais mis les pieds, une classe spéciale de rattrapage venait d’être crée : la 4ème d’accueil. Ma mère était d’accord pour me laisser étudier encore deux ans, jusqu’au BEPC. Mais pour mon père, qui en avait vraiment assez de se briser dans l’immonde poussière de l’usine, il était hors de question que je sois encore à sa charge à partir de 14 ans. Continuer les études, ça, c’était pour les gosses de riches. Mes capacités intellectuelles ? Il n’en n’avait cure ! Quoi de plus incongru, dans un milieu ouvrier ? Et puis, si à l’école j’accomplissais de tels exploits, je ne manquerais pas non plus de faire merveille à l’usine, en gagnant beaucoup d’argent ! De cela, il ne doutait pas un seul instant ! Alors, pour m’obliger à lâcher l’école, il me fit la promesse que, la nuit, il ne viendrait plus me gronder, me frapper ni me faire pleurer, si seulement je travaillais, si je rapportais de l’argent à la maison. N’en pouvant plus, à bout de forces, j’ai cédé !

Alors que je détestais la couture, je travaillais en atelier de confection. Avec plus de cinquante heures hebdomadaires de travail monotone et répétitif, je m’ennuyais terriblement, et regrettais amèrement d’avoir laissé l’école. Et mon père était bien déçu de mon salaire de misère : auparavant, il ignorait ce qu’était l’abattement d’âge, lequel permettait à l’employeur de ne payer les jeunes de 14 ans que du quart d’un SMIG d’adulte.

Après neuf heures de travail journalier devant la machine, samedis compris, chez moi, en cachette, je continuais d’étudier, m’initiant à l’anglais et à l’algèbre. Un jour j’ai rencontré une fille qui était dans la classe où j’aurais dû être. Elle m’a dit qu’au collège, pour réussir, il fallait avoir une tête qui plaisait, sinon les profs nous faisaient sombrer. En raison de ma réputation de folle, de mon éducation imparfaite, de mon atypicité, je n’aurais peut-être pas eu tant de chance que ça…

Vers mes 16 ans, Rêvant toujours de quitter mon travail pour reprendre mes études, avoir le BEPC, et tard, le Bac Math Elem, j’étais allée voir la fameuse assistante sociale pour m’aider à obtenir une bourse. Tout ce qu’elle trouva, ce fut de me faire placer par le juge dans un foyer d’éducation ménagère à Roubaix, ceci en raison du taudis infect dans lequel je vivais, ma mère ne pouvant entretenir la maison en raison de son handicap. Pour payer ma pension dans ce centre, j’étais obligée de travailler à plein temps dans une entreprise comme manutentionnaire. Et le soir, il me fallait faire des heures de corvées domestiques au foyer. Les éducatrices étaient très dures, et me faisaient refaire le travail autant de fois que bon leur semblait, parfois au-delà du couvre-feu de 22 h, prétendant qu’il était mal fait. Je vous laisse imaginer l’ampleur de ma déception ! Mais je n’osais rien revendiquer, parce que les récalcitrantes étaient placées au « Bon Pasteur »[1]. La nuit, au dortoir, quand j’entendais ronfler les mouchardes, avec une lampe de poche sous les draps, je pouvais enfin étudier les maths en cachette…   

C’est à cette époque-là que je découvris dans quelles conditions sordides, inhumaines, horribles, mon père travaillait depuis tant d’années. Dès le début de mon enfance, je l’entendais se plaindre de la poussière, de bruit, et surtout de la fatigue, de l’épuisement… En entendre parler était une chose, le constater sur place… Je m’en souviendrai toujours ! Ma mère, elle, n’est jamais allée voir ça, moi si. Et je compris alors pourquoi, rentré à la maison tard le soir, il se montrait si violent envers nous. A son usine de Tourcoing où je voulus lui rendre visite, la concierge me guida vers le local où il travaillait. Une odeur acre et suffocante, de la poussière de plus en plus dense à mesure que j’avançais, le bruit assourdissant des machines, était-ce donc là ?… Dans la pénombre, j’aperçus à quelques mètres une monstrueuse silhouette entièrement couverte d’une épaisse poussière grise. Etait-ce un homme ? En criant pour dominer le tumulte, je lui demandai : « Je cherche Léon Debruyne, est-il ici ? – Ah, Léon ! Me répondit le monstre d’une jeune voix masculine. Et, s’enfonçant plus encore dans l’épais nuage de poussière grise, il cria : « Léon ! C’est pour toi ! ». Quelques instants plus tard, je vis apparaître un autre monstre de poussière, plus trapu, qui s’avançait vers moi. Mon père ? Méconnaissable ! Ce ne fut que lorsqu’il se mit à parler que je fus certaine qu’il s’agissait bien de lui ! Comment pouvait-il travailler depuis si longtemps dans de telles conditions ? Pour en savoir plus, malgré l’atroce saleté et la puanteur du lieu, j’avançai dans le nuage opaque, jusqu’à l’intérieur de l’atelier. D’autres monstres de poussière me saluèrent, avec un sourire laissant apparaître leurs dents. Puis, avec un chiffon, ils s’essuyèrent le visage, et je pus voir que certains étaient Noirs, d’autres Arabes, il y avait trois Européens : un assez âgé de type Slave, le contremaître me disant qu’il était Belge, et mon père… Pourquoi donc ce dernier resta-il là, à respirer ce brouillard infect durant vingt-sept longues années, jusqu’à en mourir ? Certainement parce que l’ignorance et le manque de temps ne lui permettaient pas de chercher autre chose ailleurs (c’était ma mère qui lui avait trouvé cet emploi, en parlant à des hommes dans un café), et aussi parce qu’il était trop fier pour vivre d’une pension d’invalidité… Mais peut-être que la véritable raison pour laquelle mon père continuait de travailler dans ce trou immonde la voici : En visite dans cet enfer de crasse où l’on blanchissait la laine des moutons, j’ai découvert quelque chose de merveilleux : une ambiance extraordinaire ! C’était incroyable, les gars étaient tous super copains, riaient, chantaient (la magie des chansons !), se racontaient des blagues… (Quel contraste, comparé avec ces bureaux remplis de poupées Barbie parfumées, tirées à quatre épingles, qui sans arrêt se critiquent et se calomnient !…) Pourtant, ils n’étaient pas là pour s’amuser : il fallait travailler vite, suivre le rythme infernal des machines qui ne s’arrêtaient jamais. Trois équipes se relayaient durant huit heures chacune. Mon père était dans celle de l’après-midi, de 13 h à 21 h. Le soir, vers la fin du travail, en prenant une douche, les monstres redevenaient des hommes. Mais il n’y avait que deux cabines pour huit ouvriers, parce qu’il en fallait au moins six pour continuer à s’occuper des machines, si bien que les premiers lavés, en retournant à leur poste de travail, se resalissaient. Tant mieux s’ils avaient chez eux de quoi se relaver. Mais mon père, lui, préférait se doucher le dernier et sortir tout propre de l’atelier, pour deux raisons : il avait tout son temps pour le tramway jusqu’à Lille, son train pour Hazebrouck ne partant qu’à 22 h 24. Et surtout, à la maison, il ne pouvait pas prendre d’autre douche, parce qu’il n’y avait pas l’eau courante. A treize ans, lasse d’aller remplir des seaux à la borne-fontaine, j’ai fait installer l’eau à la maison. Mais il n’y avait qu’un bac d’évier, rien d’autre, ça avait déjà coûté bien assez cher comme ça…

Quelques années plus tard, alors que je rendais une nouvelle visite à mon père sur son infect lieu de travail, et que j’avais vraiment compris son comportement de violence en raison des conditions sordides dans lesquelles il était contraint de gagner sa vie, je remarquai une affiche bien en évidence au-dessus de la pointeuse. Il y était écrit que les enfants du personnel avaient droit à des bourses d’études, à condition d’avoir un parent ayant au moins 5 ans d’ancienneté dans l’entreprise. Je me renseignai, appris que cette mesure existait depuis bien longtemps, et que j’aurais largement pu bénéficier, en temps utile, d’une bourse d’un montant nettement supérieur à ce que je gagnais comme ouvrière au temps où j’aurais voulu continuer mes études ! Furieuse, je montrai cette affiche à mon père en lui demandant pourquoi il n’en n’avait pas tenu compte. « J’sais pas lire. » m’a-t-il alors répondu. – « Mais d’autres savent lire ! Pourquoi ne leur as-tu pas demandé ce qu’il y avait d’écrit là-dessus ? » Mon père était trop fier pour consentir à avouer son illettrisme à des collègues qui se seraient peut-être moqués de lui. Il prit conscience de son erreur et regrettait sincèrement d’avoir été si stupide. Trop tard ! Pour bénéficier de cette bourse, il fallait n’avoir aucune autre ressource, avoir moins de 21 ans, et habiter avec le parent membre du personnel, lequel devait être dans l’entreprise depuis au moins cinq ans. Lorsque j’avais 14 ans, toutes ces conditions étaient réunies. Savoir lire devrait être obligatoire pour toute personne désirant faire des enfants !

Et à cause de ces maudites limites d’âge, à 21 ans je ne pouvais pas aller au collège, ni au lycée. Mon père n’était donc pas le seul fautif dans l’échec de ma vie. Il y a aussi ceux qui étaient responsables de son illettrisme. Et que dire de ceux qui se moquent des illettrés, ceux qui collent des affiches sans un mot d’explication, ceux qui exploitent les ouvriers en les faisant travailler dans des conditions horribles ?… Cette assistante sociale à qui j’avais demandé de l’aide, et qui n’a voulu voir que le taudis. Elle n’était pas assez dégourdie pour téléphoner à l’usine où travaillait mon père, pour demander si le Comité d’Entreprise n’accorderait pas de bourses d’études aux enfants du personnel. Et ce juge imbécile, qui, sous prétexte que j’habitais un taudis, me plaça en éducation ménagère. Là j’ai vraiment regretté de ne pas avoir été un garçon, comme le surdoué qui avait pu rattraper ses études secondaires à l’armée, lui au moins, n’avait pas été placé dans un foyer d’éducation ménagère… Et il y a aussi ceux, les plus vicieux parce que certainement les plus conscients de ce qu’ils font, qui instaurent ces funestes limites d’âge aux études pour empêcher les gens de milieux défavorisés de concurrencer les gosses de riches sur le marché du travail !…

Voilà, l’histoire de mes études est intimement mêlée aux malheurs de ma condition de « cas social », et aux préjugés tenaces des décideurs.

Différents psy, à qui je l’ai racontée, me disent tous à peu près la même chose :

1) Je me suis trouvée au mauvais moment, aux mauvais endroits, avec les mauvaises personnes ;

2) Je suis née trop tôt. A l’heure actuelle, les enseignants et le personnel des maisons d’enfants sont formés pour comprendre les cas sociaux, et ne commettent plus les énormes bourdes d’antan ;

3) Il n’y a plus de religieuses dans les orphelinats ;

4) Maintenant, même les voyous ont le droit de faire des études. Alors, une fillette irritable parce qu’elle passe la nuit à pleurer au lieu de dormir…

5) De nos jours, les parents sont beaucoup mieux informés qu’autrefois sur leurs droits, mais aussi sur leurs devoirs…

6) En est-on vraiment sûr ?

 

 

 



* Autodidacte issue du Quart Monde

[1] Terme désignant les maisons de correction pour filles de l’époque

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