L’Idéologie dans notre système éducatif

L’Idéologie dans notre système éducatif

Pierre BADIOU *

 

En préambule :

-         Il s’agit d’un point de vue sur l’école dans notre société – avec la volonté d’être très critique (négativement) dans le but de mieux éclairer ce qui reste caché (involontairement ?) aux yeux d’une majorité – et ce malgré (ou à cause de) son importance politique.

-         (je n’aborde pas les aspects historiquement positifs de l’école, ni la lutte actuelle, nécessaire, contre la marchandisation de l’école dans la défense des services publics)

-         Il ne s’agit pas d’examiner les pratiques de chaque enseignant en portant un jugement personnel mais d’éclairer les structures, les valeurs qui déterminent le fonctionnement du système scolaire, de faire apparaître ainsi son rôle, sa fonction idéologique.

-         j’insiste sur l’importance politique d’un tel examen (trop souvent occulté par le mythe « Jules Ferry) et je rappelle que dans notre société « libérale » (économie capitaliste) la classe dominante possède non seulement le pouvoir économique, le pouvoir politique, mais aussi un pouvoir idéologique (pouvoir sur nos esprits) qui assure sa pérennité (=> Alain Accardo)

-         je rappelle aussi que des institutions, des structures publiques et/ou privées ont une fonction de formatage des esprits : ce furent les églises (en déclin, quoique...), l’armée avec la conscription, les médias et la « communication » (à sens unique) dont la puissance n’a cessé de croître (il serait bon de réfléchir sur leurs pratiques) et toujours l’école.

 L’école est intégrée dans la société

(rappel : pour nous, il s’agit d’une société capitaliste)

·        le rôle attribué généralement à tout système éducatif est de transmettre un patrimoine (concepts, valeurs, croyances, connaissances, savoir faire, œuvres...)

·        but : former – donner forme à, façonner – des individus afin de les rendre conformes et ainsi de les intégrer au sein d’une communauté, d’un système particulier.

Cet aspect de « formatage » est massivement occulté :

-         l’école de Jules Ferry est intouchable : pas de remise en cause, d’examen critique

-         on perpétue l’illusion d’une « école du peuple » (en réalité : une école pour le peuple)

-         il faut  souligner la prétendue « neutralité » de l’école : on ignore / on veut ignorer la dimension idéologique. Pourtant, une pédagogie ce n’est jamais neutre (ce n’est pas un simple ensemble de techniques, mais c’est bien un tout d’ordre idéologique)

-         on fait l’impasse sur les circonstances historiques de la création de l’école de Jules Ferry: elle répond à un projet éminemment politique de la bourgeoisie industrielle et moderniste de la fin du XIXème siècle pour « clore l’ère des révolutions ». Après des décennies de troubles révolutionnaires, il s’agissait d’asseoir solidement une république bourgeoise adaptée à son temps et de favoriser le développement du capitalisme industriel. Pour cela : former une main d’œuvre et des citoyens en transmettant les savoirs nécessaires et les valeurs indispensables à la bonne marche de la société capitaliste (compromis avec les forces conservatrices[1])

 

-         En conséquence, ses structures, son fonctionnement et sa pédagogie vont servir ce projet

Les paradigmes [2] qui structurent notre école publique.                     

 J’en présenterai deux.

Paradigme de domination

- Ses racines plongent dans la nuit des temps et il paraît « naturel », ayant acquis une incontestable légitimité : domination des princes et des seigneurs, des clercs et des églises, du maître (propriétaire, patron, dirigeant, éducateur...), du père, du mâle...  d’une classe sociale

- L’école, à l’image de la société, fonctionne avec ce paradigme : exige de l’élève la soumission au maître détenteur d’un savoir qu’il doit transmettre à des enseignés en situation d’attente passive et dotés a priori d’un statut d’ignorant.

- A noter : évolution vers le rejet de plus en plus affirmé d’une domination jugée abusive (à l’image des mouvements d’émancipation des peuples, des femmes)       en première ligne se trouvent les jeunes des quartiers dits  « sensibles ».

ð    école déstabilisée oscille entre répression et discours moralisateur. Mais aucune remise en cause des pratiques pédagogiques, des rapports adultes/jeunes (lycée de Rodez).

Paradigme de la ligne droite

-         Pourquoi cette dénomination ?

-         Ses caractères :

-         bien suivre la ligne sans jamais la dépasser,

-         reproduire le modèle, écouter sans rien dire,

-         se soumettre aux ordres,  pas d’initiative, encore moins de fantaisie,

-         progresser selon des étapes déterminées qui découpent des tranches successives de savoir, les écarts sont condamnés,

-         l’erreur (assimilée à la faute) est sanctionnée...

-         De là, une pédagogie du face à face (frontale) :

. Le maître enseigne en déversant un savoir planifié dans des têtes qu’il voudrait constamment attentives et toutes semblables (=> rejet de l’hétérogénéité - organisation scolaire dite « simultanée » codifiée en 1720 par J-B de la Salle, puis officialisée par Guizot et J. Ferry)

. Communication verticale du maître à l’élève – retour attendu de la parole autorisée.

. Relations/communications horizontales plurielles et contradictoires d’élèves à élèves et avec les adultes sont absentes ou très limitées, quand elles ne sont pas interdites.

ð    Dès lors : comment confronter des opinions ? apprendre à tenir compte de l’opinion des autres ?      comment ce système hiérarchique qui impose le savoir et le pouvoir d’un seul apprendrait-il à tolérer des différences ? => porteur d’une violence latente

Sartre évoque une conception « digestive » ou « alimentaire » de l’éducation -                     Paolo Freire parle, lui, d’une « pédagogie bancaire » (« dépôt » du savoir dans l’esprit d’ « élèves récipients »), qu’il condamne et lui oppose des relations dialogiques (dialogue : éducateur-élève, élève-éducateur) et une « pédagogie conscientisante » qui se donne pour tâche l’éveil de l’esprit critique (voir plus loin)

Les valeurs fondatrices

-         (présentées comme universelles)

S’inspirent des mêmes paradigmes : répondent bien à la nécessité de tenir en laisse un peuple parfois trop prompt à se soulever (la Commune)... ou à dire NON (référendum) !      

=> ces valeurs permettent de conformer les esprits et de guider les comportements.

. la discipline, accompagnée d’une batterie de sanctions, enseigne la soumission à la règle ou à la loi édictée par d’autres  => transcendance de l’ordre établi.

. l’individualisme et la compétition préparent à la concurrence de l’économie libérale et au chacun pour soi (compétition sous-entend « égalité des chances » mythique : mystification).

. l’écoute attentive et muette du maître apprend que la parole d’un supérieur est incontestable          => respect et obéissance hiérarchique.

. l’erreur condamnée devient une « faute » fille de l’indiscipline ou de l’insuffisance de travail, mais non preuve d’une recherche tâtonnante (tâtonnement expérimental, essais/erreurs)

. le mérite et ses récompenses : on n’a rien sans mal.

. la mémoire et le par cœur définissent LE savoir – à la place de l’acquisition des véritables outils de connaissance (praxis)

=> ce verrouillage de la pensée permet que se perpétue l’orthodoxie du moment et il constitue bien une violence symbolique  (Bourdieu) – source de la violence des élèves.

-        Juste un rappel sur les structures correspondantes : verticalité hiérarchique, cloisonnement des disciplines, des horaires (et des classes dès le collège) même le primaire ne connaît pas l’interdisciplinarité, isolement de chaque établissement

Evolutions... sans changements fondamentaux.

-         Le système scolaire a toujours eu le souci de s’adapter  aux évolutions de la société (besoins de l’économie capitaliste et pression sociale)

ð    mouvements dits de « démocratisation » (mais toujours inspirés par l’idéologie dominante : « ascenseur social », former l’élite « républicaine »...)

-         certes, il y a danger pour les classes dirigeantes : donner du pouvoir aux dominés en élevant leur niveau de connaissances ; mais il y a des pare-feu :

-         d’abord : l’entrée au compte-gouttes de brillants sujets distingués et préparés par les instits.

ð    opération rentable pour les dominants : s’approprient des intelligences en veillant à les rendre conformes ; en même temps privent le peuple d’esprits ayant acquis des capacités d’abstraction ; donnent l’illusion en plus d’un fonctionnement démocratique.

-         puis entrée, progressivement plus massive, d’enfants des milieux populaires (étapes : examen ; puis filières ; collège dit unique enfin) - on compte sans doute sur la sélection que ne manqueront pas d’opérer des études pensées pour des enfants de la bourgeoisie, en adéquation avec la culture acquise au sein de leur groupe social, étrangère aux autres enfants

=> vrai-faux collège unique qui sépare subrepticement le bon grain de l’ivraie .

 

-         La sélection joue à plein (et elle est sociale : 22% des enfants d’ouvriers obtiennent un bac général contre 72% dont le père est cadre supérieur).

ð    exclusion, frustration, chômage pour les laissés-pour-compte : autre source de violence.

-         ce qui pour beaucoup de gens est un « fiasco » de l’école ne l’est pas pour le système

-         naissent des mouvements répétés et parfois incohérents : on remet quoi en cause ? jamais les pratiques pédagogiques traditionnellement recommandées et massivement utilisées.

-         c’est bien ce que veulent les dominants et ils veillent jalousement à maintenir le statu quo : leur souci est de garder le contrôle d’une formation qui participe à la reproduction de la division sociale – d’où la fermeture du système à tout apport culturel non officialisé

(Aucun « ordre » oppressif ne supporterait que tous les opprimés se mettent à dire « pourquoi », écrit Paolo Freire)

ð    des « réformes » se succèdent sans rien modifier de fondamental, faites pour adapter ce qui est aux besoins des dominants, mais sans changer de paradigme (ex.  suppression des TPE  « travaux. personnels .encadrés » : changer + ou - le système, non de système)

Quels changements fondamentaux (autre paradigme) sont minoritairement à l’œuvre ?

=> Juste un éclairage succinct sans entrer dans le détail

deux plans sont à considérer (bien que liés) pour comprendre la valeur de ces changements :

le plan pédagogique :

. pédagogie traditionnelle : obsession des « fondamentaux » (des « bases ») => « pédagogie des préalables » : d’abord la leçon magistrale, suivie d’applications (les devoirs) qui place en premier des « savoirs » fossilisés et recule sans cesse le moment de la confrontation avec la culture, le réel => passivité de l’élève qui doit bien écouter afin d’absorber les savoirs (cf. texte de Meirieu et les citations de P. Freire)

. pédagogie dite « nouvelle » : en simplifiant : il s’agit de se demander comment on fait pour apprendre (à nager, à rouler à bicyclette, à lire...) =>  on apprend en faisant et non en écoutant les discours du maître (méthode naturelle chez Freinet) => rôle actif de l’élève dans la construction de ses savoirs : apprentissage et exercice d’un comportement sont indissociables : initiative, curiosité, créativité, esprit critique anticipation suivie de vérification, responsabilité, travail en équipe... – rôle de l’adulte : guider.           

le plan politique :

-         Paolo Freire nous offre une analyse très riche, très suggestive de la pédagogie bancaire (souligne l’esprit de passivité, son oppression, l’aliénation qu’elle maintient, la manipulation et l’imposition du modèle dominant, l’invasion culturelle...)

=> il lui oppose une pédagogie « conscientisante » reposant sur un dialogue permanent éducateur-éduqué, l’un et l’autre l’étant tour à tour et simultanément – souligne l’importance de la praxis : action et réflexion sur le monde pour le transformer (deux pôles inséparables) - travail sur le monde réel et actuel => l’individu apprend à se comporter en citoyen critique. (pédagogie institutionnelle)

-         Il y a là bien sûr danger pour la classe dominante : accorder un droit d’entrée à la réalité sociale du moment conduira immanquablement à une réelle connaissance de la société par une « mise en question » de ce qui est vécu. Risque fort d’émerger d’une part la nature contradictoire de cette société (oppresseurs/opprimés), d’autre part l’acquisition de savoirs nouveaux théorisés à partir de

 

situations concrètes. Apprentissage révolutionnaire. C’est ce que Paolo Freire nomme la nécessaire « conscientisation » indispensable à tout acte éducatif (et c’est ce que faisait la classe ouvrière au XIXème siècle).

=> Ce point de vue offert par le plan politique permet de mieux comprendre pourquoi les dominants refusent obstinément ces changements fondamentaux. Ils sont aidés en cela par la grande majorité des enseignants, issus de ce système, ainsi que des parents de la classe moyenne et de la bourgeoisie, tous imprégnés fortement de l’idéologie dominante (songer à l’habitus de Bourdieu). Ainsi le système éducatif continue à distribuer un savoir livresque et des connaissances prédigérées et estampillées qui ne poussent guère à s’interroger sur le pourquoi des choses.

 

Bibliographie succincte :

-         Alain Accardo, De notre servitude involontaire, Agone

-         Paolo Freire, Pédagogie des opprimés, La Découverte (collection Re-découverte)

-         Jean Foucambert, L’école de Jules Ferry, Association fraçaise pour la lecture (réédition)

 

Quelques extraits de la Pédagogie des opprimés (Paolo Freire, 1921-1997)

 

- Les trois états de conscience : magique, naïve, critique

« Le discours que développe le narrateur conduit les élèves à enregistrer mécaniquement le contenu raconté. Plus encore, la narration les transforme en " bouteilles vides ", en récipients que l’éducateur doit remplir. Plus celui-ci remplit les récipients avec ses « dépôts », meilleurs il est. Plus ils se laissent docilement " remplir " meilleurs élèves ils sont ».

« Plus les élèves s’emploient à archiver les " dépôts " qui leur sont remis, moins ils développent en eux la conscience critique qui permettrait leur insertion dans le monde comme agents de transformation, comme sujets. »

« Le savoir ne s’acquiert que dans l’invention, la réinvention, dans la recherche tendue, impatiente, permanente que les hommes font dans le monde, avec le monde et avec les autres hommes. »

« ...comme les hommes, en recevant le monde qui entre en eux, sont déjà des êtres passifs, il appartient à l’éducation de les rendre encore plus passifs et de les adapter au monde. Plus ils sont adaptés, du point de vue " bancaire ", plus ils sont " éduqués " parce qu’ils sont ajustés au monde.

C’est là une conception et, par voie de conséquence, une pratique qui ne peut intéresser que les oppresseurs, lesquels seront d’autant plus tranquilles que les hommes seront plus ajustés au monde. »

« L’éducation conscientisante devient ainsi un effort permanent par lequel les hommes se mettent à découvrir, de façon critique, comment ils vivent dans le monde avec lequel et dans lequel ils sont. »

 

 

 

Changer de regard

Pierre Badiou    

Changer est difficile. Changer est angoissant. Entendons-nous bien : il ne s'agit pas de ces pseudo-changements de mode, caprices volages. Ni de ces « aménagements » concoctés par les puissants pour assurer toujours mieux leur domination. Mais des transformations profondes et nécessaires qui conduisent à une autre vision des choses. Autrement dit à ce changement radical qu'impulse un nouveau paradigme.

Légitimement - car notre identité est en jeu - nous avons peur d'un regard qui s'éloigne du dogme. Et la peur nous fait régresser et croire qu'« avant » c'était mieux. Mythe du paradis perdu. Cette crispation sur le passé provoque très vite notre enfermement et bloque toute démarche intellectuelle : s'interroger, s'informer soi-même sans se contenter d'être informé par l'« autorité », et réfléchir afin de comprendre. Refuser les raccourcis trompeurs, les caricatures et autres jugements hâtifs, volontairement déformants, les récupérations et les détournements. Est-ce si difficile ?

Ainsi de ces critiques outrageusement simplificatrices que les bien pensants, sans le moindre souci d'analyse cri­tique, ânonnent pour enfoncer le clou. Selon eux, les « méthodes nouvelles » (!) seraient irresponsables d'inviter l'élève à « construire lui-même ses savoirs ». Ce membre de phrase isolé du contexte suggère que seul, abandon­né, il devrait se tirer d'affaire sans aucune aide et tout inventer, alors qu'en réalité l'adulte est toujours prêt à gui­der sa démarche. On lui oppose la traditionnelle et indispensable « transmission des connaissances ». Sans doute. Mais faut-il en rester là sans s'interroger sur la non moins indispensable « appropriation des savoirs » par ceux qui les reçoivent et sans réfléchir sur le rôle actif de l'élève dans la construction de ses savoirs. N'est-ce pas à cette fm que l'enfant est « placé au centre » (encore une horreur !) de l'acte éducatif ? Hélas, l'image qui perdure est celle du maître déversant sa science du haut de son estrade à tous les élèves sommés de l'ingurgiter... pour la régurgiter telle quelle un peu plus tard.... Par ailleurs, on devrait se demander si les savoirs transmis peuvent pro­duire une autre logique que celle du système. Doit-on s'arrêter à ce « remarquable pouvoir reproducteur » sans s'interroger sur les conditions de production de nouveaux savoirs ? A moins qu'il faille laisser tout acte de créa­tion à « l'élite », républicaine ou pas, toujours dominante.

Autre accusation : la mise en danger de « l'école sanctuaire », espace clos qu'on veut préserver des noirceurs et des dangers de la société. Certes, toute démarche abstraite demande un esprit libéré pour un temps des contraintes matérielles, de toute urgence vitale qui paralyse l'effort de réflexion et perturbe le suivi d'une étude, un éloigne­ment momentané des problèmes existentiels. Mais combien de jeunes qui franchissent le seuil de leur établisse­ment sont-il délivrés sur-le-champ de leur vécu social ? Particulièrement ceux dont la famille doit endurer une précarité permanente... S'obstiner à maintenir hors du champ scolaire et dans le non-dit la réalité des difficultés économiques et sociales qui sont le lot de nombre d'élèves, leurs soucis quotidiens, leurs préoccupations d'adolescent(e)s, ce qui se vit intensément et douloureusement parfois, et qui les hante, c'est leur interdire l'accès à l'univers du théorique. Mais on voit bien le danger pour la classe dominante : accorder un droit d'entrée à la réalité sociale du moment conduira immanquablement à une réelle connaissance de la société par une « mise en question » de ce qui est vécu. Risque fort d'émerger d'une part la nature contradictoire de cette socié­té (oppresseurs/opprimés), d'autre part l'acquisition de nouveaux savoirs théorisés à partir de situations concrètes. Apprentissage révolutionnaire. C'est ce que Paolo Freire nomme la nécessaire « conscientisation » indispensable à tout acte éducatif. A cela, on substitue un savoir livresque et des connaissances prédigérées et estampillées qui ne pousseront guère à s'interroger sur le pourquoi des choses.

Autre condamnation : cette « nouvelle pédagogie » favoriserait un laisser-aller condamnable. Son laxisme (! ?) déplorable remplacerait « la discipline » d'antan, laquelle devrait être vigoureusement rétablie à grand renforts de sanctions et d'exclusions. Peut-on ignorer l'évolution des mœurs ? A l'image des mouvements d'émancipation des peuples naguère colonisés, des femmes longtemps soumises, se propage chez les jeunes, jusqu'alors placés sous tutelle, le refus d'une domination jugée abusive aujourd'hui. Les rapports jeunes/adultes ne peuvent plus être de supérieur à inférieur, obéissant ainsi à une logique de la soumission. C'est un autre statut que l'on reconnaît à l'élève, qui permet le dialogue dans le respect de chacun, et ce dès les premiers âges de la scolarité. On peut éta­blir des règles en commun ainsi que les moyens de les faire respecter. Rien à voir avec l'idée que chacun est libre de faire ce qui lui plaît. Apprentissage, long et difficile, de la responsabilité qui doit se substituer à cet individua­lisme propre à notre société, et que l'école perpétue ! Et plutôt que de se lamenter sur un prétendu « arrêt de l'ascenseur social » cher à l'école élitaire de la bourgeoisie, cherchons à faire de l'école un lieu de promotion col­lective.

Il est un thème récurrent qu'affectionnent les médias et qui leur sert de bouche-trou : la crise qui affecte la lecture « Un gamin sur six entre en sixième sans savoir lire », rappelle une journaliste qui s'empresse de mettre en cause l'enseignement actuel et l'inévitable « méthode globale... abandonnée après avoir engendré des catastrophes » ! Molière est toujours actuel : et voilà pourquoi votre fille est muette. Chassons la « méthode globale » (si peu utili­sée) bouc émissaire idéal, et préconisons le retour au b,a, ba... qui, lui, n'a jamais été abandonné ! Quant à se pen­cher sur des recherches et des pratiques non-officielles, conduites depuis quelque vingt ans par des enseignants, s'intéresser aux résultats prometteurs révélés par des bilans rigoureux (alors que la « méthode » officielle n'en offre aucun, sauf la multiplication des non-lecteurs), la doxa s'y refuse obstinément.

Posons donc quelques questions, histoire de susciter, peut-être, un début de réflexion.

Lire, n'est-ce pas comprendre un texte ? Si oui, des assertions telles que : « On lit, puis on comprend » ou « Il sait lire mais il ne comprend pas ce qu'il lit » ne paraissent-elles pas absurdes ? En réalité, l'école ensei­gne à l'enfant le déchiffrage qui consiste à associer des lettres pour prononcer des syllabes, sans faire de sens : il ne sait donc pas lire ! Pourquoi alors l'institution, les professionnels, les médias (et les politiques) s'obstinent-ils à confondre lecture et déchiffrage ?

L'écrit est-il une simple transcription de l'oral ou un langage particulier — langage pour l'oeil — doté d'un code spécifiques (structures, fonctionnement...) ? Dans ce dernier cas, pourquoi faudrait-il passer par un oral parasite pour apprendre à lire ?

Peut-on apprendre à lire en faisant autre chose que lire ? Ou encore : doit-on apprendre à lire... avant de lire, ou apprend-on à lire en lisant ? (cf. Comment apprend-on à rouler à bicyclette ? comment le bébé apprend-il à parler ?)

Les stratégies mises en oeuvre par le lecteur sont-elles semblables aux pratiques du déchiffreur ? Si non, plu­tôt que persister dans le déchiffrage, ne vaudrait-il pas mieux apprendre réellement à lire « directement » sur des textes véritables afm d'assurer une vraie lecture, la seule ayant une valeur comme le reconnaissent les tex­tes officiels ?

La politique d'alphabétisation a permis de multiplier le nombre de déchiffreurs mais non de lecteurs (capa­bles de donner rapidement du sens à un texte et de saisir tout l'implicite). On évalue à 25% seulement de la population adulte le nombre de ces derniers. Ne devrait-on pas s'interroger sur le fait qu'on les trouve essen­tiellement dans la classe dominante ? N'y a-t-il pas là un problème politique aigu pour la démocratie ? Et comment comprendre le phénomène appelé « analphabétisme de retour » qui touche les sociétés occidenta­les ?

 



* Professeur de lettres en retraite, membre de l’A.F.L. (Association Française pour la Lecture), fondateur de Brioude-Ville Lecture.

[1] Pour vaincre leurs réticences J.F. évoqua la menace d’une multiplication d’écoles du peuple (il en existait dans le milieu ouvrier) indépendantes « ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans où l’on enseignera des principes diamétralement opposés [à ceux des écoles confessionnelles], inspirés peut-être d’un idéal socialiste et communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 24 mai 1871. »

[2] Ce qui gouverne notre vision des choses et du monde sans que nous en ayons conscience.

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