L'éducation à l'école et par l'école

L'éducation à l'école et par l'école.

Sylvaine MARANDON *

Résumé :

Voici quelques présupposés qui sont à la base de cet atelier et à partir desquels nos discussions apporteront des éclaircissements.

1.      l'école, à tout niveau, a quelque chose à voir avec l'éducation.

2.      l'instruction et l'éducation peuvent être liées et dispensées par la même personne, mais ce sont cependant des acquisitions distinctes. Et on ne gagne rien à les confondre.

3.      les diverses missions de l'école, telles qu'elles ont été définies, pourraient, en théorie, découler des apprentissages différents, y compris éducatifs. Dans cet atelier, nous admettrons que la morale humaniste n'a pas changé fondamentalement et que l'école en est l'un des vecteurs.

Ceci posé, il reste au moins deux problèmes : le « quoi ?» et le « par qui ?» .

1.      si les façons de vivre en paix avec les autres et avec soi-même sont les mêmes, la société, elle, semble avoir changé. Et c'est le milieu où baignent nos élèves. Il se peut que le style, les modèles... de l'éducation que nous voulons leur appprter doivent s'adapter. Est-ce le cas aussi des valeurs ?

2.      La question du « par qui ? » se pose à partir du secondaire. Autrefois, ce niveau n'était pas censé éduquer, si ce n'est par la vertu des savoirs. L'éducation n'y avait pas de part distincte, alors qu'il est évident que ce serait maintenant une obligation. Ceci est-il pris en compte au niveau des personnels ? (non) Nous avons commencé à agiter ce problème à notre colloque de janvier 2003, « Eduquer afin d'instruire ». Le rapport Thélot a émis une proposition à cet égard. Il est clairement à remettre sur le métier.

***

Intervention :

L’éducation à et par l’école.

Le but de cette intervention est de voir avec vous comment on pourrait accroître le rôle de l’éducation à l’école et tout particulièrement au collège.

Ceci suppose que ce rôle n’est pas contesté par nous – et c’est ce que je crois, dans un groupe comme le nôtre. Et, bien sûr, cela ne veut pas dire qu’il n’est pas assuré par les enseignants : il l’est, bien évidemment, plus ou moins selon leurs goûts, leur tournure d’esprit.

Mais la campagne que nous voulons mener, et qui a été entamée lors du colloque Fondation/Aéré de janvier 2003 à Paris, est de faire admettre que ce n’est pas suffisant. Les changements dans la société réclament d’ailleurs que tous, et pas seulement l’école, s’emploient à cette tâche de service public.

Comme il faut rester, en gros, à moyens constants, il semble qu’il y ait essentiellement deux voies :

·        l’une qui passe par les enseignants, avec une certaine modification possible – et volontaire – de leur mission,

 

·        et l’autre par les enseignants-éducateurs avec, dans ce cas, un renforcement qualitatif.

Mais il faut compter aussi largement sur l’apport du périscolaire, surtout s’il est intégré à l’école et sur la coopération de la société environnante, à laquelle nous sommes très favorables.

l’éducation par les enseignants-éducateurs

Cette voie a été définie après le colloque cité ci-dessus, dans une résolution rédigée par Michel Portal et moi-même, incorporé dans les Actes et rappelée plusieurs fois depuis. Sans qu’il y ait sans doute de lien, elle figure dans le rapport Thélot. Ce sont des enseignants volontaires pour consacrer une certaine partie de leur service hors de leur discipline, à des tâches d’encadrement éducatif (Annexe I).

Les assistants-éducateurs

Ils rendent incontestablement des services, permettent que les activités scolaires se passent bien, ou mieux, mais éduquent-ils ?

Leur action laisse-t-elle une trace dans l’esprit des élèves ? Les bons comportements sont-ils devenus normaux et voulus ? Cela ne peut venir de la répétition seule (dressage) mais de l’adhésion : avoir compris que certaines attitudes sont non seulement exigées par l’école mais aussi favorables pour soi-même.

Etre éducateur ne s’improvise pas. Actuellement ce sont des éducateurs quelconques dont ce demi-salaire paie les études. Je ne crois pas qu’ils aient reçu la moindre formation, psychologique ou autre (animateur, par ex.). Il n’y a pas là ; pour eux, un perspective de carrière. Sans surcoût, ce travail pourrait être mieux fait : en précisant les missions de manière pas seulement restrictive et en y préparant les candidats qui ne relèvent actuellement que de leur discipline d’étude.

Il manque évidemment un échelon intermédiaire entre eux et le niveau supérieur : le chef d’établissement et son adjoint, et le conseiller principal d’éducation.

les pédagogies

Après ces deux réformes qui seraient importantes, on peut évoquer les contenus. Comment inciter, donner le sentiment de progresser ? L’éducation est-elle parfois jugée positivement, autrement que par le contrôle des infractions ? Certains enseignants inspirés savent aider cette conscience des progrès, comme des marches d’escalier que l’on invite à monter après les avoir bien précisées, collectivement de préférence.

L’exemple de la méthode de « Roger » qui a été présentée à Bordeaux en juillet 2003, en est une remarquable illustration (Annexe 2), et d’autres qui existent certainement.

Finalités

Au vu de tout cela, quel est donc le but de l’éducation ?

Réponse : que les jeunes sortant de la scolarité n’aient pas besoin d’un « gendarme », quel qu’il soit, pour choisir leur conduite – pare qu’ils se sont rendus compte que certaines de ces conduites valent mieux que d’autres, y compris pour eux-mêmes. C’est le côté pragmatique de l’éducation telle que je la conçois et le contraire du moralisme ! « Bien vivre avec les autres et avec soi-même », cela ne découle pas seulement des règles édictées d’en haut et en partie dépendantes de la tradition et de la société où l’on vit (non qu’elles soient à rejeter a priori), mais d’observations (de sagesse) qui fonctionnent encore aujourd’hui, on s’en aperçoit soi-même en vivant (la grande littérature aide aussi à élargir l’expérience en ce sens.)

Mais en même temps il faut savoir que ce n’est pas toujours facile, même si c’est souhaitable : la connaissance de soi est un accompagnement indispensable. Sinon, on pourra voir ceux qui veulent sincèrement bien faire et en connaissent la voie, trébucher quand ils rencontreront en eux des pulsions inconnues, comme un ennemi intérieur qui déploie ses tentations. L’ « effet de groupe » est aussi à

 

connaître et à savoir gérer (ou essayer). L’éducation doit avoir une composante socio-psychologique. La proposition de commencer la philosophie plus tôt va dans le même sens.

Pour conclure

Provisoirement : en supposant que nous fassions en sorte que ces propositions soient appliquées, aurons-nous contribué à « repenser l’école » - alors que la partie novatrice ne touche qu’aux structures ?

Il me semble que oui à deux niveaux.

Le premier est intellectuel. Le colloque de janvier 2003 avait été baptisé « Eduquer afin d’instruire », parce qu’il nous semblait désolant qu’une partie du travail des maîtres soit mis à mal assez fréquemment par l’indiscipline ambiante. Il s’agit dans ce cas de civilité, de politesse, de respect. Que ces qualités soient intériorisées ou non, elles ont à être confortées par l’école jusqu’au succès.

Un deuxième niveau est aussi du ressort de l’école : faire adopter, et si possible aimer, certaines valeurs fondamentales dont notre société est porteuse. Le système scolaire prenant les enfants à l’âge de la découverte du monde et de la construction de la personnalité, est à une place de choix pour susciter cette adoption. Il ne la met pas pleinement à profit.

En résumé, : sans sous-estimer ce qui est fait pour servir les buts précités, nous ne nous donnons pas tous les moyens pour y parvenir. Nous vivons encore, plus ou moins consciemment dans une vision passée de l’éducation avec partage des rôles devenu périmé. Or seul notre grand édifice de formation des jeunes, qu’il relève du domaine public ou privé, a le pouvoir, les moyens institutionnels pour cela. Il faudrait cesser de ne parler d’  « éducateurs »  que lors des situations très particulières : dans la rue, pour jeunes en difficultés, caractériels, etc. Tous ont droit à des éducateurs dans le cadre de l’école, qu’ils le soient ou non à plein temps. Les schémas peuvent être variables, mais sous-tendus par une même intention… sur le contenu de laquelle il ne devrait pas être trop difficile de s’accorder.

 



* Professeur émérite des Universités, Présidente de la Fondation pour le progrès en éducation (Académie des Sciences morales et politiques)

retour au sommaire de la rencontre

retour à la page d'accueil