page d'accueil Le socle commun de connaissances

Le projet de loi FILLON et le rapport au savoir,

 

 

Les risques du socle

 

par Pierre FRACKOWIAK

Inspecteur de l'Education Nationale

 

 

Avec des nuances, avec des réserves, avec une masse de propositions de suppléments et de compléments émanant de chaque collège disciplinaire, le fameux socle semble faire l'unanimité.

 

Ce consensus, réel ou présenté comme tel pour des raisons évidemment tactiques par le pouvoir en place, présente en réalité de graves dangers qui, faute d'être perçus par les décideurs, eux-mêmes le plus souvent issus des formations disciplinaires classiques, constitueront l'un des facteurs de la disparition du service public d'éducation. Rien moins que ce drame annoncé…

 

Le socle privilégiera inévitablement les savoirs plutôt que les compétences. C'est ce que veulent d'ailleurs les conservateurs de tous bords avec leurs sempiternels "retour à…", laissant la formation des compétences, le développement de l'intelligence, l'apprentissage de la responsabilité, du savoir être et du vivre ensemble, à la famille, à l'environnement socioculturel, à l'influence des médias. Sauf à revoir les savoirs à l'aune d'une réflexion fondamentale audacieuse comme le préconise Edgar MORIN dans "Les sept savoirs nécessaires à l'éducation du futur"[1], on fera l'impasse définitivement sur la construction des outils mentaux, les compétences transversales seront sacrifiées, sonnant ainsi le triomphe de la culture du second degré au sens péjoratif du terme, c'est-à-dire celle du lycée de Napoléon et de Jules Ferry qui s'est malheureusement imposée au collège d'aujourd'hui avec les résultats que l'on connaît. L'une des difficultés majeures de notre système éducatif, et l'une des causes essentielles du désintérêt des élèves, de leur "manque de motivation", se trouvent dans la sédimentation de savoirs scolaires qui n'ont pas de sens pour les élèves. Parce que les rapports des savoirs scolaires avec les savoirs sociaux et avec les savoirs savants, sont peu lisibles, parce que les savoirs scolaires dont on connaît le faible taux de rétention à long terme sont peu réinvestissables dans la vie, les élèves les absorbent plus ou moins, sans réellement les comprendre, dans la seule perspective des contrôles, des évaluations et des examens. Le sacro-saint bac en est la meilleure illustration: quand on étudie ce qu'il mesure réellement et tout ce qu'il ne mesure pas comme compétences fondamentales (capacité d'expression et de communication, capacités d'analyse et de synthèse, capacité à travailler en équipe, etc), on ne peut qu'être inquiet de sa persistance parfaitement conforme à l'idéologie libérale, avec le mérite qui revient en force dans l'avant-projet de loi Fillon. On observe d'ailleurs que la généralisation de l'évaluationnite[2] de la section de petits à l'université s'inscrit dans cette cohérence.    

 

Le socle favorisera inévitablement le renforcement de la pédagogie de la transmission considérée comme universelle et éternelle par une grande proportion d'enseignants malgré tous les efforts entrepris depuis la fin des années 60. La pédagogie de la transmission, "le vase qu'on remplit plutôt que le feu qu'on allume", l'explication magistrale, les exercices d'application de notions mal comprises imposés en grande quantité à l'école et à la maison sous formes de devoirs dont on sait que seules 30% des familles au maximum s'y intéressent, la responsabilisation exclusive des élèves et de leurs familles dans l'échec sont dores et déjà constitutifs de la nouvelle vieille politique éducative. Si les élèves sont en échec, c'est évidemment parce qu'ils ne travaillent pas assez, parce qu'ils n'apprennent pas leurs leçons et ne font pas leurs devoirs, parce que leurs familles sont coupables de ne pas leur faire faire chaque soir ce que l'école n'a pas su faire pendant la journée. La littérature contemporaine foisonne pourtant d'ouvrages remarquables sur la construction des savoirs et des compétences, sur le fonctionnement du cerveau, leurs auteurs sont régulièrement convoqués et applaudis dans les congrès, séminaires et groupes d'experts, mais dès qu'il s'agit d'entrer dans l'opérationnalisation, la pensée politique s'édulcore et le courage faiblit…

 

Au croisement de la pédagogie et des programmes, le socle imposera comme si c'était évident et incontestable, les idées totalement périmées de progression du simple au complexe, de nécessité des préalables et du cloisonnement disciplinaire qui seul permet de garantir la logique interne des programmes scolaires. On sait pourtant que le simple des programmes scolaires est infiniment complexe, résultat d'une construction artificielle d'adulte savant, d'une abstraction d'expert de la discipline. Le point ou la ligne sont infiniment plus complexes que la boîte à chaussures, la lettre et le son isolé sont infiniment plus complexes que le texte qui raconte quelque chose. Quant aux préalables, fondamentaux de l'école de Jules Ferry, dans un discours prononcé  le 15 décembre 2004 à PARIS lors d'une manifestation publique consacrée aux arts à l'école, Philippe MEIRIEU  les a magistralement dénoncés : "la "pédagogie des préalables" place toujours "les savoirs" comme une condition indispensable en amont de "la culture". Comme si l’homme des cavernes avait dû passer un examen avant de pouvoir s’essayer à quelques graffitis sur les parois de Lascaux. Comme si l’on avait exigé la connaissance parfaite de la versification classique pour assister aux représentations du Misanthrope…"

  

La définition du socle occupera tellement les discussions sans fin de spécialistes de discipline scolaire[3] qui se délectent, que les aréopages et les lobbies réussiront, -qu'écris-je!– réussissent déjà, à occuper les tribunes et les écrans, contribuant à la manipulation généralisée de l'opinion publique en faveur du retour en douceur et profondeur à l'école de nos aïeux.  

 

L'histoire se perpétuera ainsi sans rupture, sans réelle réforme, tranquillement, avec quelques ajustements plutôt destinés à ne déranger personne, et même avec la complicité passive de soi-disant progressistes. Mais le combat pour les moyens, contre les suppressions de postes, permettra bientôt d'affirmer une différence entre la gauche et la droite et de jeter à nouveau un voile sur les problèmes qui fâchent mais qui déterminent vraiment l'avenir de l'école et de notre société.

 

 

 

 



[1] Les 7 savoirs nécessaires à l'éducation du futur. Edgar MORIN. SEUIL. Septembre 2000.

[2] Référence à un texte de Pierre FRACKOWIAK, "L'évaluationnite, le malheur de l'école" diffusé sur plusieurs sites pédagogiques: REVEIL, Maison des enseignants, Alter-Education, PRISME

[3] Sans compter les représentants des disciplines qui ne sont pas au programme de l'école obligatoire pour des raisons intéressantes à étudier: la philosophie dès la maternelle, le droit, l'économie, la sociologie, et… l'histoire des savoirs. Cf les ouvrages de André GIORDAN.

 

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