REUNION SUR
L'AMENAGEMENT DES RYTHMES SCOLAIRES
Animée par Monsieur le Professeur François TESTU,
Chronobiologiste, Professeur à l'Université de Tours.
ISSOIRE, le 25 janvier 2001


Avertissement liminaire :
Après plus de 20 ans de recherches, le Professeur TESTU ne peut apporter de solution miracle aux problèmes posés par l'aménagement des rythmes scolaires, mais un certain nombre d'informations qui doivent permettre d'orienter la réflexion et aider à se faire une conviction.


L'école française a maintenant environ 120 ans, l'âge de la maturité, ce qui explique peut-être que, contrairement aux pratiques passées,
on s'informe aujourd'hui avant de réaménager le temps scolaire. C'est nouveau. Naguère, les emplois du temps ne prenaient en compte ni les besoins ni les intérêts des enfants, mais n'étaient fondés sur les croyances et les intérêts des adultes.

Quelques exemples de l'arbitraire des choix faits au détriment des enfants :
-        les grandes vacances d'été : elles n'ont rien à voir avec des conquêtes syndicales des enseignants et ne représentent pas un avantage acquis. La guerre de 14/18 éclate dans une France encore essentiellement rurale : les hommes, mobilisés, sont au front. On libère donc les enfants de leur obligation scolaire durant l'été, période des récoltes, pour qu'ils puissent remplacer les pères absents.
-        La coupure du jeudi : l'école de Jules Ferry était laïque ; il n'était donc pas question que le catéchisme y soit enseigné à l'école, durant les heures de classe ; il fallait donc libérer une journée de la semaine pour que le familles puissent faire donner l'enseignement religieux de leur choix à leurs enfants.
-        Les vacances d'hiver : jadis, les écoles vaquaient 2 ou 3 jours à l'occasion du Mardi Gras. En 1968, la France, organisatrice des Jeux Olympiques d'hiver, y récolta un nombre important de médailles. Il fallait rentabiliser les équipements sportifs alpins : ce fut la naissance du "tourisme blanc". Pour favoriser cette nouvelle manne touristique, il fallait que les enfants aient des vacances scolaires d'hiver permettant aux familles de se rendre aux sports d'hiver : leur durée fut fixée à 2 semaines. Par la suite, sous la pression de l'industrie touristique d'hiver, la France fut divisée en 3 zones : les vacances d'hiver décalées permirent d'allonger la période touristique qui passa de 2 à 6 semaines.
-        Depuis quelques années, sous la pression de certains milieux urbains et influents, la tendance consiste à libérer le samedi pour que le week end dure deux jours pleins. De là est née la semaine de 4 jours. Un questionnaire envoyé aux parents par le Ministre, il y a 6 ou 7 ans, proposait 5 alternatives :
-        Maintien de la semaine de 4 jours ½ avec la coupure du mercredi
-        Maintien de la semaine de 4 jours ½, les cours du samedi matin étant reporté au mercredi
-        Passage à la semaine de 4 jours avec récupération de 12 jours de classe durant les vacances scolaires (principalement les petites vacances)
-        Passage à la semaine de 4 jours de 6 h 30 (ce qui était contraire à la Loi)
-        Autres.
-       
Aujourd'hui, le débat sur les rythmes scolaires perdure ; mais cette notion n'a pas de sens précis :
-        ou bien on parle des rythmes propres à l'enfant en situation scolaire, des rythmes de vie de l'enfant qui conduisent à un aménagement du temps de l'enfant
-        ou bien on parle d'emploi du temps et de calendrier scolaire, de l'alternance des périodes d'activité et de repos imposée aux enfants par les adultes
Dans un cas, on se centre sur les intérêts des enfants, dans l'autre sur ceux des adultes. En fait, il faut tenter de concilier les deux.

Les rythmes de vie de l'enfant : le discours est inversement proportionnel aux connaissances que l'on en a. Ces connaissances émanent essentiellement de deux disciplines : la chronobiologie et la chronopsychologie. Ces sciences n'ont rien à voir avec les "bio-rythmes" qui n'ont aucun fondement scientifique.

La chronobiologie étudie les rythmes biologiques de tous les organismes vivants, de la cellule à l'organisme complexe et même au groupe d'êtres vivants. Par exemple,
-        les rythmes cardiaques
-        les rythmes circadiens
-        les rythmes thermiques (variation de la température au cours de la journée, au cours de cycles comme le cycle menstruel…)
Chaque être vivant est porteur de multiples horloges.
L'un des rythmes les plus étudiés est celui de
l'alternance veille/sommeil : c'est la pierre angulaire de tout aménagement du temps de l'enfant. Le sommeil n'est pas une période favorable à l'apprentissage comme certains l'ont cru naguère, mais c'est une période d'ancrage des connaissances. Il permet de récupérer de la fatigue intellectuelle et physique. Par le rêve, il permet la construction de notre sphère affective. C'est un moment indispensable à l'équilibre de la personne. Le sommeil est aussi le moment essentiel de sécrétion des hormones de croissance. Il est donc essentiel que chaque personne puisse avoir un sommeil satisfaisant à la fois quantitativement et qualitativement.

Or les besoins sont très variables selon les individus : il y a de gros dormeurs et de petits dormeurs. Certaines personnes ont besoin de faire la sieste dans la journée, d'autres pas. Une idée fausse : le sommeil de jour ne gène en rien celui de la nuit. Ce qu'il importe, c'est de respecter les besoins de chaque personne, de chaque enfant. A l'école maternelle, certains enfants ont besoin de faire la sieste, d'autres pas. Dormir ne doit pas être une punition mais un droit. Les jeunes enfants sont souvent pénalisés par les emplois du temps standardisés. Il en est ainsi lorsque leur journée scolaire commence à 8 heures, le matin.

Les professeurs Magnin et de Montagnier ont particulièrement étudié des rythmes biologiques qui caractérisent la journée et la semaine. Pour cela, ils ont notamment mesuré les rythmes d'élimination des déchets urinaires. Ces travaux portaient sur des enfants de l'école maternelle et sur d'autres qui étaient en 6
ième. Deux moments de la journée apparaissent comme difficiles : le début de la matinée et la période suivant la coupure de midi, en début d'après-midi. Dans la semaine, c'est le lundi qui représente la période faible.

La chronopsychologie étudie les fluctuations périodiques de l'intellect, de la vigilance, de l'attention. Les recherches sont encore rares (4 ou 5 en France), cependant elles permettent déjà de savoir que :
-        d'une façon générale, le niveau des performances augmente progressivement au cours de la matinée pour chuter fortement en début d'après-midi et remonter plus ou moins en deuxième partie de l'après-midi.
-        Cette rythmicité est présente chaque jour de la semaine, sauf le lundi.
Il est intéressant de remarquer que ces rythmes "intellectuels" recouvrent bien les rythmes biologiques.

Il faut cependant noter que ces rythmes sont souvent troublés durant certaines périodes de la vie de l'enfant, notamment à l'entrée au CP, en 6ième et au moment de la puberté (ce qui rejoint aussi les travaux des chronobiologistes.

La rythmicité psychologique peut cependant être modifiée par certains aménagements des emplois du temps, jusqu'à disparaître.

Il y a, évidemment, des variations interindividuelles qui peuvent être importantes. Certains enfants sont arythmiques : ils ont toujours un bon niveau de performances. D'autres ont une rythmicité inversée le lundi : leurs performances baissent au cours de la matinée pour augmenter en début d'après-midi et retomber en deuxième partie d'après-midi. Cette inversion du rythme s'accompagne en général d'un niveau de vigilance relativement faible. Ce sont souvent des enfants abandonnés à eux-mêmes ou ayant subi le rythme des adultes le dimanche. On les trouve fréquemment dans les zones dites "sensibles".
C'est un signal d'alarme qu'il faut prendre en compte : les emplois du temps proposés ne leur conviennent pas du tout.

Cette inversion de la rythmicité ne se remarque pas le jeudi : preuve que le mercredi est davantage un jour de repos pour la majorité des enfants. Les enfants hyper-sollicités le mercredi présentent des signes de fatigue le jeudi, mais pas d'inversion de la rythmicité.

Si l'on porte la durée du week end à 2 jours complets, les inversions de rythmes se prolongent jusqu'au mardi midi. On remarque aussi une baisse de la vigilance durant la période qui précède le week end : le samedi matin dans la semaine classique, le vendredi après-midi lorsque le samedi est libéré.

Cette présence de la rythmicité, classique ou inversée, est un bon indicateur. L'aménagement doit donc, en priorité porter sur la journée qui est beaucoup trop longue, non sur la semaine. Il faut aussi conserver la régularité des rythmes journaliers.

La semaine de 4 jours est une aberration : elle ne diminue en rien la durée de la journée de classe, mais, en augmentant le nombre de jours de la semaine où l'enfant est livré à lui-même (lorsque des structures adaptées lui offrant des activités péri et extra-scolaires n'existent pas et que les familles manquent de disponibilité) elle accroît les inégalités sociales.

De plus, la réduction de la semaine de classe à 4 jours entraîne une récupération des heures manquantes (2 par semaine sur 36 semaines) durant les périodes de vacances scolaires : ces récupérations sont essentiellement faites durant les périodes de petites vacances.

Or, si l'on s'inspire des travaux sur les adultes, on constate que deux périodes de l'année sont particulièrement difficiles : celle de la Toussaint et celle de février/mars. Ce sont les moments de l'année où les enfants sont le plus souvent malades et fatigués. Si on diminue les vacances durant ces périodes, on va augmenter la fatigue. Or les vacances normales de Toussaint sont déjà trop courtes : elles coupent le trimestre le plus long de l'année et ne durent qu'une semaine. On sait qu'un changement du quotidien demande environ 8 jours d'accoutumance : pour que les vacances soient des périodes de repos et de récupération,
elles doivent durer au moins 2 semaines.

Le principe de l'alternance 7 semaines de classe, 2 semaines de repos avait été difficile à obtenir. En fait, cette alternance n'est que rarement respectée du fait de pressions sociales totalement étrangères aux besoins des enfants. Le dernier calendrier scolaire a été adopté par le Conseil supérieur de l'Éducation par 28 abstentions et 25 votes contre ! Un aménagement satisfaisant pour les enfants devrait consister à diminuer la durée de la journée de classe
en conservant la semaine de 5 jours et de diminuer d'une ou deux semaines la durée des vacances d'été. Il faudrait aussi placer les apprentissages au bon moment. Un emploi du temps bien conçu devrait ménager un "sas" permettant une mise en route progressive en début de matinée. Il pourrait s'agir d'une période d'accueil animée par des co-éducateurs. Les débuts d'après-midi devraient être aménagés et consacrés à des activités non scolaires (périscolaires). La solution des matins avec cartable et des après-midi sans n'est pas forcément la meilleure, puisque, du moins à partir d'un certain âge (CE/CM) on observe une remontée des performances en seconde partie d'après-midi. Cette reprise n'existe pas chez les jeunes enfants (maternelle) et est encore lente au CP.

Par contre la semaine de 4 jours "sèche" (sans l'organisation d'activités périscolaires les jours sans classe) est à bannir : les recherches ont montré qu'elle accentuait les différences et amenait à laisser sur la touche un nombre important d'enfants, notamment ceux dont l'hygiène de vie familiale est laxiste et plus encore ceux des milieux défavorisés. Ceci est surtout sensible en milieu urbain.

La rythmicité quotidienne est d'autant plus forte que l'effort intellectuel demandé à l'enfant est plus intense. C'est lorsque les enfants arrivent au milieu d'une période d'apprentissage que les fluctuations sont les plus importantes. La motivation joue aussi un rôle important : sollicité par des tâches auxquelles il s'intéresse, ou lorsqu'il se sent vraiment utile, l'enfant et l'adolescent montreront des capacités d'attention plus importantes.

S'agissant du report des cours du samedi au mercredi ? Il semble que cela n'ait pas de grosse incidence chez les enfants de CP ; par contre chez les enfants à partir du CM, la coupure du mercredi avec classe le samedi matin semble préférable.

Ce qui est évident, c'est que l'horaire hebdomadaire de classe est trop lourd : il ne faudrait pas dépasser 21 heures de classe par semaine (sur 5 ou 6 jours) jusqu'au CE2,
25,5 heures du CM à la 5
ième
28 heures dans les classes suivantes.


Cette conférence a été suivie de questions/réponses dont celles-ci :

Interrogé sur la comparaison des rythmes scolaires français avec ceux des autres pays européens, le Professeur Testu précise notamment que le système allemand de la classe limitée au matin, l'après-midi étant consacrée aux sports, souvent cité comme modèle, conduit en réalité un grand nombre des enfants de ce pays à être les plus grands consommateurs de télévision en Europe ! Notamment du fait de l'insuffisance des structures proposant des activités périscolaires sportives et culturelles.

A propos du plan de réforme proposé en 1946 par la commission Langevin-Wallon, qui prévoyait une forte diminution des horaires de classe, soit :
-        2 heures par jour - 10 heures par semaine pour les 7/9 ans
-        3 heures par jour 15 heures par semaine pour les 9/11 ans
-        4 heures par jour 20 heures par semaine pour les 11/13 ans
-        5 heures par jour 25 heures par semaine pour les 13/15 ans,
le Professeur Testu réaffirme qu'il serait en effet nécessaire de moduler les temps de présence scolaire en fonction de l'âge des enfants, mais que la nécessité de maintenir une même durée de travail pour les enseignants a toujours constitué un obstacle à une telle évolution. Le plan Langevin-Wallon n'a pas été appliqué parce qu'il était en avance sur les mentalités de l'époque.

Pour ce qui est des moyens dont on dispose pour faire changer les choses, le Professeur Testu avoue qu'ils sont très limités : il a fallu 20 ans pour que les Ministères successifs prennent conscience de l'importance d'aménager la journée scolaire
mais la réforme n'a pas encore abouti !

A propos des leçons et devoirs du soir qui allongent encore la journée de classe, le Professeur rappelle que les devoirs écrits sont interdits à l'école primaire depuis plus de quarante ans ; il reconnaît volontiers qu'ils alourdissent encore la charge de travail des collégiens. Quant aux lycéens, il se demande ce qu'ils font dans la journée au Lycée lorsqu'il voit la charge de travail qu'ils ont en dehors des heures de cours. Il est évident que les horaires de travail scolaire devraient englober le travail personnel.


Ce texte a été rédigé à partir de notes prises au cours de la conférence donnée à Issoire, le 25 janvier 2001 par le Professeur François TESTU. Il a été soumis à son contrôle et n'a donné lieu à aucune modification de sa part. Le Professeur TESTU nous a autorisé à le diffuser ; nous l'en remercions très vivement.

                                                                        Georges HERVE, pour R.E.V.E.I.L.

retour à la page précédente