DIFFERENTS ANGLES POUR ABORDER LA QUESTION DE L'EDUCATION

TROIS ANGLES POUR ABORDER LA QUESTION DE L'EDUCATION

-          Version 2 – décembre 2000 -

.SOMMAIRE

 

TROIS ANGLES POUR ABORDER LA QUESTION DE L'EDUCATION

S'attacher à l'individu concret que l'on a devant soi ;

les objectifs peuvent alors s'articuler selon plusieurs axes :

lui donner les bases d'une formation "libératrice"

Lui donner accès à "l'humanitude" (A. JACQUARD)

Le préparer à s'insérer dans une société en évolution,

on peut aussi attacher de l'importance au présent de cet individu

Voir l'École sous son angle d'institution sociale ;

deux points de vue peuvent être distingués

Celui de la société qui organise et finance cette institution.

On peut aussi voir dans l'École le creuset de la société de demain,

C'est le point de vue des régimes autoritaires

C'est aussi le point de vue des réformateurs

Cette contradiction doit être traitée comme une opposition dialectique :

On peut enfin voir l'École comme le moyen de former la main-d'œuvre

cultiver l'adaptabilité :

cette adaptabilité sera d'autant plus aisée

l'adaptabilité suppose aussi la capacité

Ce point de vue sur l'École  qui est celui des entreprises

 

Ce texte, rédigé en 2000, propose une sorte de « grille » - à compléter éventuellement – pour guider une réflexion sur les objectifs fixés à l’École.

 

On peut :

 

S'attacher à l'individu concret que l'on a devant soi ;

les objectifs peuvent alors s'articuler selon plusieurs axes :

 

lui donner les bases d'une formation "libératrice"

(cf. l'École libératrice) ; libératrice et émancipatrice par rapport à l'ignorance, aux superstitions, aux préjugés, aux manipulations de la part des "puissants"… (l'Église, les seigneurs, les sorciers, etc. jadis ; les sectes, les détenteurs du pouvoir économico-politique, du pouvoir de l'information et de la désinformation, etc. aujourd'hui). Cette formation comprend l'appropriation d'un certain nombre d'"outils" jugés nécessaires à l'individu pour exercer sa liberté ainsi définie au long de sa vie ; elle comprend aussi le développement de l'esprit critique et l'entraînement effectif à la réflexion personnelle et au sein de groupes. Pour qu'elle soit émancipatrice, il est essentiel que l'éduqué (passif) devienne progressivement un "s'éduquant" (actif), c'est à dire que ses "maîtres" le conduisent à devenir acteur de sa propre formation. Parmi les outils, l'appropriation de la langue écrite occupe la première place : savoir lire (notion à préciser) et savoir s'exprimer par la parole et par l'écrit. Les mathématiques, dans ce cas, sont surtout considérées comme "un outil de formation logique", comme moyen d'accéder à une méthode de pensée claire et rigoureuse au même titre que la philosophie. Ces exigences  ont des répercussions évidentes sur la façon de concevoir et d'organiser l'enseignement.

Lui donner accès à "l'humanitude" (A. JACQUARD)

 i.e. à ce qui fait  l'originalité, la singularité de l'Humanité et lui donne sa "valeur". Cela consiste à la fois à faire en sorte que chaque individu puisse s'approprier une culture "de base" commune à tous[1], à lui permettre de "cultiver" les domaines de son choix, de se cultiver selon ses goûts. Cette "action éducative" comprend aussi l'appropriation par l'individu d'un certain nombre d'outils : par exemple, ceux qui permettent d'aborder les sciences, constructions éminemment humaines, (langage mathématique, démarche expérimentale…) ; ceux aussi qui lui permettent de se "décentrer"[2], de se situer dans le temps (chronologie, histoire, socilogie…), l'espace (géographie, cosmographie…), parmi les autres hommes (évolution humaine, philosophie…), dans l'environnement planétaire (cosmologie, évolution de la Terre, écologie…) ; ceux qui lui permettent d'accéder au vaste domaine de l'expression par l'art, tant pour "goûter" les œuvres que pour participer, s'il le souhaite, à leur enrichissement par ses propres créations.

Le préparer à s'insérer dans une société en évolution,

 à la fois pour participer effectivement à cette évolution et la contrôler. Cette société est à la fois politique et économique, les deux aspects étant interdépendants. S'insérer socialement, c'est pouvoir

Ø      jouer un rôle économique actif, un rôle reconnu et valorisé comme utile à la marche de la société[3] ; c'est aussi bénéficier de conditions "normales" d'existence.[4]

Ø      participer à "la vie de la cité", c'est à dire assumer pleinement son rôle de citoyen. Ce qui suppose une véritable éducation morale et civique, envisagée non comme une discipline s'ajoutant aux autres, mais comme la base même de l'organisation pédagogique.

on peut aussi attacher de l'importance au présent de cet individu

 et poser qu'il importe qu'il vive pleinement son enfance, sa jeunesse ; qu'il soit heureux à l'école ; qu'il s'épanouisse pleinement dans les activités qui lui sont proposées ; que celles-ci tiennent compte de ses besoins et de ses possibilités physiologiques et psychologiques (rythme, goûts, intérêts…) et de sa culture familiale originelle.

 

voir l'École sous son angle d'institution sociale ;

 deux points de vue peuvent être distingués

qui semblent s'opposer et dont il faut peut-être faire la synthèse pour dépasser la contradiction :

 

Celui de la société qui organise et finance cette institution.

Dans ce sens, l'École est le moyen que se donne une société pour se prolonger dans le futur, pour survivre ne varietur. L'École comme instrument de reproduction (cf. Bourdieu). C'était, pour une bonne part, l'École à deux vitesses de Jules Ferry, avec :

Ø      un enseignement pour le plus grand nombre, minimal et utilitaire complété par une éducation fondée sur une morale laïque où respect et obéissance  aux règles et à la hiérarchie établies tenaient une place essentielle,

Ø      et un enseignement secondaire chargé essentiellement de transmettre une culture classique  commune (les humanités) aux enfants des classes supérieures, de les préparer à accéder aux postes de responsabilité de la société à venir, envisagée comme permanente, immuable dans ses grandes lignes.

On peut aussi voir dans l'École le creuset de la société de demain,

 d'une société différente de la société actuelle.

C'est le point de vue des régimes autoritaires

 (qu'ils soient dits de droite ou de gauche) qui s'appuient sur l'École pour former les jeunes selon leur idéologie, qui voient dans l'École le creuset dans lequel se forge la société nouvelle …  .

C'est aussi le point de vue des réformateurs

 qui voient dans l'École un moyen de préparer l'avènement d'une société plus juste, plus solidaire, plus démocratique, plus humaine, etc. C'est ce que défendent les pédagogues et les mouvements pédagogiques que l'on regroupe souvent sous le titre général d'École Nouvelle.

Cette contradiction doit être traitée comme une opposition dialectique :

 elle doit être dépassée dans une synthèse qui allie transmission et évolution : la connaissance du passé comme élément incontournable de l'imagination du futur.

On peut enfin voir l'École comme le moyen de former la main-d'œuvre

 dont la société économique aura besoin dans le futur. Jadis, lorsque l'évolution économique était relativement lente, il était aisé de prévoir ces besoins, une voire deux générations à l'avance, et d'organiser ainsi les formations nécessaires. Actuellement,  la seule chose que l'on sache est que demain sera très différent d'aujourd'hui. En matière de formation professionnelle, trois axes paraissent donc comme essentiels :

cultiver l'adaptabilité :

les prospectivistes assurent que les jeunes d'aujourd'hui devront sans doute, pour la plupart, changer d'orientation professionnelle deux à trois fois au moins durant leur vie active ;

cette adaptabilité sera d'autant plus aisée

que le niveau de formation générale[5] sera plus élevé ;  elle suppose aussi des capacités peu développées par l'école jusqu'à aujourd'hui comme celles de travailler en équipe, trier l'information pour choisir celle qui est effectivement utile, utiliser différentes sources proposant des informations, savoir synthétiser les informations retenues, etc.

l'adaptabilité suppose aussi la capacité

ð       – et la volonté, le goût – de continuer de se former tout au long de sa vie active.

Ainsi se trouve levée l'une des grandes hypothèques qui pesait naguère encore sur la formation professionnelle : celle de l'adéquation quantitative et qualitative des goûts des individus pour telle profession et les besoins réels de la société dans ce créneau précis. La notion de  métier s'estompe devant celle de domaine général d'activité, celui-ci proposant un éventail très large de "postes de travail", ceux-ci étant par ailleurs en évolution constante.

 

Ce point de vue sur l'École  qui est celui des entreprises

 utilisatrices de main-d'œuvre, a entraîné depuis plusieurs décennies, de leur part, une critique sévère de notre système scolaire. L'essentiel de cette critique porte sur la résistance de ce système à toute évolution, à l'adaptation aux besoins d'un monde économique en mutation rapide. L'E.R.T.[6] ne fait que reprendre cette critique et, fait nouveau, constatant l'immobilisme de notre École, se propose de lui substituer un système privé fondé sur l'enseignement à distance (par Internet et les multimédias) et organisé par et selon les besoins des entrepreneurs eux-mêmes.

 

En soi, ceci n'est guère nouveau : l'enseignement technique, longtemps négligé par le système scolaire public, a été durant des décennies assuré par de grandes entreprises (Écoles Michelin, Peugeot, écoles des Mines domaniales de potasse d'Alsace, et autres).  Ce qu'il y a de nouveau aujourd'hui, c'est que les formations auxquelles s'intéressent les grandes entreprises (E.R.T.) ne se limitent plus au technique, mais visent une certaine forme de formation générale qui, non seulement ne leur coûtera rien mais représente un marché très prometteur grâce à l'usage des nouvelles technologies de l'information[1][7]. Il n'est pas innocent que les entreprises qui s'intéresse directement au "marché de l'enseignement à distance" soient aussi celles qui prennent le contrôle des grands moyens d'information et de la culture moderne (presse, télévision, cinéma… ) [8]

 

Les intentions générales affichées par l'E.R.T. rejoignent celles de nombreux réformateurs : tenir compte du rythme de travail et des intérêts de chaque individu ; l'amener à être actif dans sa propre formation ; affirmer la nécessité d'une éducation permanente tout au long de la vie. Ce qui explique pour une part l'appui, parfois bruyant, apporté par des champions de l'ultra libéralisme contemporain à certaines initiatives réformatrices. On pourrait voir là une convergence positive, si on négligeait ce qui sépare radicalement les deux points de vue, c'est à dire les objectifs fondamentaux des réformateurs qui prennent leurs sources dans les deux premiers angles exposés précédemment.

 

                                                                                                          G.H. 11 décembre 2000



 



[1] culture universelle, culture de l'universel qui unit et permet de situer les cultures plus locales, diverses comme des cultures particulières, différentes – et non supérieures ou inférieures qui s'opposent – qui enrichissent l'universel.

[2] cf. l'égocentrisme défini par Piaget, et son pendant sociologique, l'anthropocentrisme.

[3] les conditions de l'insertion économique ne peuvent se résumer à la seule préparation professionnelle : la mère de famille n'assume-t-elle pas un véritable rôle social ?

[4] article 25 de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme : " Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires…"

[5] cette notion de formation générale devra être redéfinie : actuellement, on a trop tendance à la penser comme une formation intellectuelle et uniforme. Il faut inventer l'idée d'une formation générale qui peut être très diversifiée… prenant en compte les singularités individuelles.

[6] Table Ronde Européenne en Français. Organisation "discrète" regroupant les "patrons" de près de 50 entreprises européennes, la plupart multinationales de taille mondiale. Voici plusieurs années, cette E.R.T. a mis en chantier (notamment) un programme d'action visant à "prendre en main" le système éducatif européen.  L'idéologie qui sous-tend cette action est exprimée dans des rapports dont je puis communiquer de larges extraits à qui ne les connaît pas encore.

[7] Un marché chiffré par certains à 1000 milliards de dollars par an sur le plan mondial. L'E.R.T. cherche actuellement à combler un certain retard pris par rapport à des initiatives semblables existant aux U.S.A. et au Japon.

[8] Vivendi en étant.



retour au menu finalités