âge moyen et âge normal

Âge moyen et âge normal

 

La confusion que l’on voit faire sans cesse entre normale et moyenne et que dénonce fort à propos René Dulhade dans le numéro 456 de l’Éducation du 14 mai 1981, est une des tares les plus graves de notre système éducatif ; elle est à l’origine des difficultés et des naufrages scolaires de bien des enfants. Cette erreur est inscrite dans la comportement de la très grande majorité des enseignants et des responsables de l’éducation de tous niveaux. La prudence dont fait preuve M. Dulhalde, l'étonnement même que l'on perçoit dans ses propos, laissent penser que la discrimination entre les deux notions est pour lui une acquisition récente. Cette discrimination n'est pas non plus faite souvent par les médecins auxquels elle devrait être plus familière ; ils ont, eux aussi, trop souvent tendance à « normaliser » les enfants, suivant en cela l'enseignement des psychologues qui parlent volontiers de « l'enfant de six ans » ou de « l'enfant de huit ans », sans insister assez sur les différences considérables qui existent entre les enfants du même âge.

 

Il est donc à la fois nécessaire et urgent de pousser la réflexion sur ces notions de normale et de moyenne , mais il faut le faire en ajoutant une troisième notion, tout aussi indispensable, celle de majorité, le terme étant pris dans le sens du plus grand nombre et non pas de l'âge de l'autonomie.

 

Le seul fait, en biologie, de définir une normale par un seul chiffre est l’indice d’une ignorance grave : la normale, pour tous les phénomènes de la vie, ne peut être qu’une dispersion, souvent très large.

 

Ainsi, la taille normale des enfants français de cinq ans se situe entre 95 cm et 1,18 m. L'âge normal du début de la puberté va de neuf à seize ans pour les filles et de dix à dix‑sept ans pour les garçons.

 

La moyenne est le résultat d'un calcul à partir des chiffres extrêmes de la normale : la taille moyenne

des enfants de cinq ans est égale à 1,06 m ; il se trouve qu'elle est aussi celle de la majorité des enfants de cet âge.

Ce n'est pas le cas en ce qui concerne les âges de début de la puberté : les moyennes sont de

douze ans et demi pour les filles et de treize ans et demi pour les gar­çons, alors que la majorité des filles commencent leur puberté à onze ans et la majorité des garçons à douze ans.

 

La confusion est faite bien plus souvent entre normale et majorité qu'entre normale et moyenne.

 

Pour mieux faire sentir le degré de dispersion des valeurs normales de la taille des enfants, nous pouvons nous exprimer de façon différente : si la majorité des enfants français atteint la taille de 1,06 m à cinq ans ou à un âge très voisin, il y a des enfants normaux à crois­sance rapide qui l'atteignent dès l'âge de trois ans et demi, et même avant, et des enfants non moins nor­maux mais à croissance lente qui n'y parviennent qu'à sept ans et demi et même plus tard.

Ajoutons enfin que, dans l'appré­ciation du développement d'un enfant, les données statiques n'ont que très peu d'intérêt. De savoir qu'un enfant de cinq ans mesure un mètre ne m'apporte que très peu d'information ; ce qui m'importe, par contre, c'est de savoir comment il est parvenu à cette taille :

·        si sa progression a été régulière, parallèle aux courbes des études statistiques dont nous disposons, sa croissance est normale, malgré sa petite taille ;

·        si, au contraire, il a grandi rap­idement pendant les deux ou trois premières années de sa vie, et qu'il s'est arrêté ensuite, il est patholo­gique.

 

Autrement dit, ce qui m'intéresse c'est le nombre de centimètres pris par an, c'est la dynamique de la croissance. Je me garderai donc bien de parler de retard de croissance dans le premier cas et je n'emploierai cette expression que pour le deuxième. Et, dans ce cas, j'évalue un retard par rapport à l'enfant lui‑même, par rapport au programme de croissance dans lequel il s'était engagé, et non par rapport à une moyenne.

 

Les enfants « en retard» dont parlent les enseignants correspondent pour la plupart au premier exemple : ce sont des enfants normaux a progression lente; leurs performances se situent au‑dessous de celles de la majorité de leurs contemporains mais, si on leur donnait la possibilité de progresser à leur rythme, ils réussiraient aussi bien que les autres, tout au plus, mettraient‑îls plus de temps pour parvenir au même niveau culturel.

 

Le système actuel leur enlève toutes leurs chances puisque la progression est prévue à la même vitesse pour tous avec, comme seule possibilité de rétablissement, le redoublement, véritable absurdité pédagogique.

 

On n'a le droit de parler de retard, en matière de développement psychomoteur comme en matière de croissance corporelle, que lorsqu'un enfant, à un moment donné de son évolution, se situe à un niveau nettement inférieur à celui que permettait de prévoir le rythme de ses acquisitions antérieures.

 

Tant que ces notions ne seront pas tout à fait familières aux enseignants, aux parents et, d'une façon générale, à tous ceux qui ont une part de responsabilité dans l'organisation du système éducatif, aucun progrès ne sera possible ; l'école française continuera à massacrer intellectuellement et moralement une grande partie des enfants qu'elle accueille,

 

                                                                                                                                                        Dr Guy Vermeil

 

(article paru dans la revue l’Education n°460 le 11 juin 1981)

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